‹ De la sagesse; trois livresChapitre 123 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XLI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XLI

jouyssance paisible des biens presens, et empesche de nous y rasseoir et contenter.

Ce n'est pas encores assez , car alTin qu'il ne luy manque jamais matière de misère, voyre qu'il y en aye tousjours à foison, il va tousjours furetant et cherchant avec grand estude les causes et alimens de misère : il se fourre aux affaires de gayeté de cueur , et tels que quand ils s'offriroient à luy , il leur devToit tourner le dos : ou bien par une inquiétude misérable de son esprit , ou pour faire l'habile , l'empesché , et l'entendu , c'est-à-dire le sot et misérable il entreprend et remue besongne nouvelle , ou s'entremesle de celle d'autruy. Bref, il est si fort et incessamment agité de soing et pensemens , non seulement inutiles et superflus, mais espineux , pénibles et dommageables, tourmenté par le présent, ennuyé du passé , angoissé pour l'advenir , qu'il semble ne craindre rien plus que de ne pouvoir pas estre assez misérable : dont l'on peust justement s'escrier : O pauvres gens , combien endurez-vous de maux volontaires, outre les nécessaires que la nature vous envoyé! Mais quoy, l'homme se plaist en la misère, il s'opiniastre à remascher et remettre continuellement en mémoire les maux passés. Il est ordinaire à se plaindre , il enchérit quelques fois le mal et la douleur : pour petites et légères choses , il se dira le plus misérable de tous , est quœdam dolcndivoluptas \ Or c'est encores plus grande misère de trop ambitieusement faire valoir la misère, que ne la cognoistre et ne sentir pas , homo animal querulum , cupide suis incumbens miser iis '\

Ne conterons-nous pas pour misère humaine , puisque c'est un mal commun et gênerai aux hommes , et qui n'est point aux bestes , que les hommes ne peuvent bien s'ac-

' Il y a un certain plaisir à se plaindre. (Ovide, Trist., 1. iv, el. 3 ; et PlIxNe, Epist. xvi , 1. viii.)

' L'homme est un animal qui aime à se plaindre, et qui se complaît dans SCS maux. (Apulée.)

commoder et faire leur proffît sans le dommage et reculement les uns des autres , maladies, folie , desbauche, perte, mort. Nous nous entre-empeschons , heurtons, et pressons l'un l'autre , tellement que les meilleurs , mesmes sans y penser ny le vouloir , d'un désir quasi insensible , et innocemment , souhaittent la mort , le mal, et la peine d'autruy. Le voilà donc bien misérable et naturellement et volontairement , en vérité et par imagination , par obligation , et de gayeté de cueur. 11 ne l'est que trop , et il craint de ne l'estre pas assez , et est tousjours en queste et en peine de s'en rendre encore davantage. Voyons maintenant comment , quand il vient à le sentir et s'ennuyer de quelque certaine misère ( car il ne se lasse jamais de l'estre en plusieurs façons sans le sentir ) , il faict pour en sortir, et quels sont ses remèdes contre le mal. Certes tels qu'ils importunent plus que le mal mesme qu'il veust guarir : de sorte que voulant sortir d'une misère , il ne la faict que changer en une autre , et peust-estre pire. Mais quoy , encores le changement le délecte, au moins le soulage -, il pense guarir le mal par un autre mal : cela vient d'une opinion qui tient le monde enchanté et misérable , qu'il n'y a rien utile s'il n'est pénible , rien ne vaut s'il ne couste , l'aisance luy est suspecte. Cecy vient encores de plus haut; c'est chose estrange , mais véritable , et qui convainq l'homme d'estre bien misérable , qu'aucun mal ne s'en va que par un autre mal , soit au corps, soit en l'ame. Les maladies spirituelles et corporelles ne sontguaries et chassées que par tourment, douleur , peine ; les spirituelles , par pénitence , veilles , jeusnes , haires , prisons , disciplines , qui doivent estre vrayement afflictions et poignantes , nonobstant la resolution et dévotion à très volontiers les souffrir ; car si elles venoient à plaisir ou proffît et commodité , elles n'auroient point d'effect , ce seroyent exercices de volupté et d'avarice , ou ménagerie , et non de pénitence et contrition : les corporelles de mesme , par médecines , incisions, cautères,

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