LIVRE I, CHAP. XLI
diettes ; comme sentent bien ceux qui sont obligés aux reigles médicinales , lesquels sont battus d'une part du mal qui les poingt ', et d'autre de la reigle, qui les ennuyé. Item les autres maux. L'ignorance , par grand , long , et pénible estude, qui addit scientiam addit et laborem \ La disette et pouvreté par grand soin , pénible veille , travail, sueur, in sudore i'ultus tiii '\ Dont pour l'esprit et pour le corps , le labeur et travail est propre à l'homme , comme à l'oyseau le voler.
Toutes ces misères susdictes sont corporelles ou bien mixtes , et communes à l'esprit et au corps -, et ne montent gueres plus haut que l'imagination et fantasie. Considérons les plus fmeset spirituelles, qui sont bien plus misères, comme estant erronées et malignes , plus actives et plus siennes , mais beaucoup moins senties et advouées , ce qui rend l'homme encores plus et doublement misérable , ne sentant que ses maux médiocres , et non les plus grands -, voyre ' Ton ne les luy ose dire ny toucher , tant il est confict et desploré en sa misère : si faut-il en passant et tout doucement en dire quelque chose, au moins les guigner et mons- Irer au doigt de loing , alTm de luy donner occasion d'y regarder et penser , puis que de soy-mesme il ne s'en advise pas. Premièrement pour le regard de l'entendement , est-ce pas une estrange et piteuse misère de l'humaine nature , qu'elle soit toute conficte en erreur et aveuglement? La pluspart des opinions communes et vulgaires, voire les plus plausibles et receuës avec révérence , sont fausses et erronées , et qui pis est la pluspart incommodes à la société humaine. Et encores que quelques sages, qui sont en fort
* Qui les poigne ou poind, ainsi qu'on écrit aujourd'hui. L'ancienne orthographe étoit préférable ; elle rappeloit mieux le mot latin pungit.
* Augmenter sa science, c'est augmenter son travail. [Ecclésiasle, c. Il, V. 18 et 19.)
' A la sueur de ton visage. (Gcn., m, 19.)
* Même.
petit nombre , sentent mieux que le commun , et jugent de ces opinions comme il faut , si est-ce que quelques fois ils s'y laissent emporter , sinon en toutes et tousjours , mais à quelques unes et quelques fois : il faut estre bien ferme et constant pour ne se laisser emporter au courant , bien sain et préparé pour se garder net d'une contagion si universelle : les opinions generalles receuës avec applaudissement de tous et sans contradiction , sont comme un torrent qui emporte tout.
Proh superi ! quantum mortalia pectora caecse
Noctis habent!
G miseras hominum mentes et pectora caeca ! Qualibus in tenebris vitae , quantisque periclis Degitur hoc aevi quodcumque est '.'
Or ce seroit chose bien longue de spécifier et nommer les foies opinions dont tout le monde est abbreuvé. Mais en voicy quelques unes, qui seront traictées plus au long en leurs lieux.
1 . Juger des advis et conseils par les evenemens qui ne sont aucunement en nostre main , et qui dépendent du ciel.
2. Condamner et rejetter toutes choses , mœurs , opinions, loix, coustumes, observances, comme barbares et mauvaises , sans sçavoir que c'est et les cognoistre , mais seulement parce qu'elles nous sont inusitées et eslongnées ' de nostre commun et ordinaire.
3. Estimer et recommander les choses à cause de leur nouvelleté , ou rareté , ou estrangeté , ou difficulté , quatre engeoleurs , qui ont grand crédit aux esprits populaires , et souvent telles choses sont vaines , et non à estimer , si la bonté et utilité n'y sont joinctes : dont justement fust mes-
" O dieux ! dans quelle nuit obscure sont plongés les cœurs des mortels !.... O esprits misérables des hommes ! ô cœurs aveuglesl Dans quelles ténèbres vivons-nous , et à quels grands périls tout ce qui a vie n'est-il pas exposé? (Ovidk, Mélam,, 1. vi, v. 472; Lucrèce, 1. ii , v. 14.)
'' Éloignées,