LIVRE I, CHAP. XLI
prisé du prince , celuy qui se glorifioit de sçavoir de loin jetter et passer les grains de mil par les trous d'esguilles.
4. Généralement toutes les opinions superstitieuses, dont sont affeublés les enfans, femmes, et esprits foibles.
5. Estimer les personnes par les biens , richesses , dignités , honneurs , et mespriser ceux qui n'en ont poinct -, comme si l'on jugeoit d'un cheval par la bride et la selle ' .
6. Estimer les choses non selon leur vraye , naturelle , et essentielle valeur , qui est souvent interne et secrète ; mais selon la monstre et la parade , ou le bruict commun.
7. Penser bien se venger de son ennemy en le tuant : car c'est le mettre à l'abry et au couvert de tout mal , et s'y mettre soy : c'est luy oster tout le ressentiment de la vengeance , qui est toutesfois son principal effect; cecy appartient aussi à la foiblesse.
8. Tenir à grand injure et desestimer comme misérable un homme , pour estre coqu : car quelle plus grande folie en jugement , que d'estimer moins une personne , pour le vice d'autruy , qu'il n'approuve pas? Autant ce semble en peust-on dire d'un bastard.
9. Estimer moins les choses présentes , ou qui sont nostres , et desquelles nous jouyssons paisiblement ^ mais les estimer quand on ne les a poinct , ou pource qu'elles sont à autruy, comme si la présence et le posséder ravaloit de leur valeur , et le non avoir leur accroissoit ,
Virtutem incoliimem odiraus , Sublalam ex oculis quaerimus invidi >....
c'est pourquoy nul prophète en son pays. Aussi la maistrise et authorité engendre mespris de ce qu'on tient et régente, les maris regardent desdaigneusement leurs femmes, et plusieurs pères leurs enfans : Veux-tu , dict le bon com-
■ T'^oyez Montaigne, 1. >, c. 42. Charron ne fait ici que l'abréger.
' Envieux, nous haïssons les hommes supérieurs, lorsqu'ils sont vivants; à peine ne sont-ils plus sous nos yeux, nous les regrettons. (Horace, 1. m , Ode 24, v. 31.)
pagnon , ne l'aymer plus , espouse-la. Nous estimons plus le cheval , la maison , le valet d'autruy , pource qu'il est à autruy et non à nous '. C'est chose bien estrange d'estimer plus les choses en l'imagination qu'en la realité , comme on faict toutes choses absentes et estrangeres , soit avant les avoir , ou après les avoir eues. La cause de ce en tous les deux cas se peust dire qu'avant les avoir l'on les estime , non selon ce qu'elles valent , mais selon ce que l'on s'est imaginé qu'elles sont , ou qu'elles ont esté vantées par autruy : et les possédant l'on ne les estime que selon le bien et le proflit que l'on en tire ; et après qu'elles nous sont ostées , l'on les considère et regrette toutes entières et en blot , où auparavant l'on n'en jouyssoit et usoit-on que par le menu , et par pièces successivement : car l'on pense qu'il y aura tousjours du temps assez pour en jouyr : et à peine s'apperçoit-on de les avoir et tenir. Voylà pourquoy le dueil est plus gros et le regret de ne les avoir, que le plaisir de les tenir : mais en cecy il y a bien autant de foiblesse que de misère. Nous n'avons la suffisance de jouyr, mais seulement de désirer. Il y a un autre vice tout contraire , qui est de s'arrester et agréer tellement à soy-mesme et à ce qu'on tient , que de le préférer à tout le reste, et ne penser rien meilleur. Si ceux-cy ne sont plus sages que les autres , au moins sont-ils plus heureux.
10. Faire le zélé à tout propos , mordre à tout , prendre à cueur et se monstrer outré et opiniastre en toutes choses, pourveu qu'il y aye quelque beau et spécieux prétexte de justice, religion , bien public, amour du peuple.
11. Faire l'attristé, l'affligé , et pleurer en la mort ou accident d'autruy, et penser que ne s'esmouvoir poinct, ou que bien peu , c'est faute d'amour et d'afîection , il y a aussi de la vanité.