‹ De la sagesse; trois livresChapitre 126 sur 456 · LIVRE 1, CIIAP. XLI. iro · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CIIAP. XLI. iro

briiict , romuement , esclat ; desestimer celles qui se font autrement , et penser que ceux qui procèdent de cette façon sombre , douce , et morne , ne font rien , sont comme sommeillans et sans action ; bref estimer plus l'art que la nature. Ce qui est enflé , bouffi et relevé par estude , qui esclatte , bruict, et frappe le sens ( c'est tout artifice) , est plus regardé et estimé que ce qui est doux , simple , uny , ordinaire, c'est-à-dire naturel; celuy-là nous esveille , cettuy-cy nous endort.

13. Apporter de mauvaises et sinistres interprétations aux belles actions d'autruy , et les attribuer à des viles et vaines, ou vitieuses causes et occasions, comme ceux qui rapportoient la mort du jeune Caton à la crainte qu'il avoit de César , dont se picque Plutarque ' -, les autres encores plus sottement à l'ambition. C'est une grande maladie de jugement , qui vient ou de malice et corruption de volonté et de mœurs, ou d'envie contre ceux qui valent mieux qu'eux , ou de ce vice de ramener sa créance à sa portée , et mesurer autruy à son pied , ou bien plustost que tout cela , à foiblesse pour n'avoir pas la veuë assez forte et asseurée à concevoir la splendeur de la vertu en sa pureté nayfve. Il y en a qui font les ingénieux et subtils à despraver ainsi et obscurcir la gloire des belles actions ; en quoy ils monstrent beaucoup plus de mauvais naturel , que de suffisance ; c'est chose aysée , mais foit vilaine.

14. Descrier etchastier tant rigoureusement et honteusement certains vices , comme crimes extrêmement vilains et puans, qui ne sont toutesfois que médiocres, et ont leur racine et leur excuse en la nature, et d'autres vrayement extrêmes et contre nature, comme le meurtre pourpensé ^ la trahison et perfidie , la cruauté ; ne les avoir à si grande honte, ny leschastier avec tant de haro \

' royez Plutarque , de la Malignité d'Hérodote.

' Prémédité.

^ 2\ml de clameurs.

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15. Voicy encorcs après tout un vray tesmoignage de la misère spirituelle , mais qui est fin et subtil ; c'est que l'esprit humain en son bon sens , paisible , rassis , et sain estât, n'est capable que de choses communes , ordinaires , naturelles , médiocres. Pour estre capable des divines , surnaturelles, comme de la divination , prophétie, révélation, invention , et, comme l'on dict, entrer au cabinet des dieux, faut qu'il soit malade, disloqué, desplacé de son assiette naturelle , et comme corrompu , correptus ' , ou par extravagance , exstaze , enthousiasme , ou par assopissement : d'autant que, comme l'on sçait, les deux voyes naturelles d'y parvenir sont la fureur et le sommeil. Et ainsi l'esprit n'est jamais si sage que quand il est fol, ny plus veillant que quand il dort : jamais ne rencontre mieux que quand il va de costé et de travers^ ne va , ne vole et ne voit si haut que quand il est abbattu et au plus bas. Et ainsi faut qu'il soit misérable , comme perdu et hors de soy , pour estre heureux. Cecy ne tousche aucunement la disposition divine; car Dieu peust bien à qui et quand il luy plaist se révéler, et que l'homme demeure en sens rassis, comme l'Escriture raconte de Moyse et autres.

16. Finalement, y pourroit-il avoir plus grande faute en jugement que n'estimer poinct le jugement, ne l'exercer , relever , et luy préférer la mémoire et l'imagination ou fantasie?' Voyons ces grandes, doctes et belles harangues, discours, leçons, sermons, livres, que l'on estime et admire tant , produicts par les plus grands hommes de ce siècle (j'en excepte quelques uns et peu;; qu'est-ce tout cela? qu'un entassement en enfileure d'allégations , un recueil et ramas du bien d'autruy (œuvre de mémoire, et diverse leçon , et chose très aisée ; car cela se trouve tout trié et arrangé : tant de livres sont faicts de cela) avec quelques

' Emporté, ravi. Les meilleures éditions portent correptus, et non corruplus. Au reste , cette pensée est prise presque textuellement «lu Timée de Platon.

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poinctes ot un bel ageiisement (œuvre de l'imagination ) el voilà tout ? Ce n'est souvent que vanité , et n'y reluict aucun traict de grand jugement , ny d'insigne vertu : aussi souvent sont les autheurs d'un jugement foible et populaire, et corrompus en la volonté. Combien est-il plus beau d'ouyr un paysan , un marchand parlant en son patois , et disant de belles propositions et vérités , toutes seiches et crues , sans art ny façon , et donnant des advis bons et utiles, produicts il'un sain , fort et solide jugement I

En la volonté y a bien autant ou plus de misères, et encores plus misérables; elles sont hors nombre : en voicy (juelques unes.

1. N ouloir plustost apparoir homme de bien, que de l'estre; l'estre plustost à autruy qu'à soy.

2. Estre beaucoup plus prompt et volontaire à la vengeance de l'offense , qu'à la recognoissance du bienfaict; tellement que c'est corvée et regret que recognoislre, plaisir et gain de se venger : preuve de nature mahgne. Gratia nneri est , ullio in quœslu habelur ' .

3. Estre plus aspre à hayr qu'à aymer; à mesdiie qu'à louer : se paistre et mordre plus volontiers et avec plus de plaisir au mal qu'au bien d'autruy ^ le faire plus valoir, s'estendre plus à en discourir , y exercer son stile , tesmoin tous les escrivains, orateurs et poètes, qui sont laschesà reciter le bien, eloquens au mal. Les mots, les inventions, les figures, pour mesdire, brocarder, sont bien autres, plus riches, plus emphatiques, et significatifs, qu'au bien dire et louer.

4. Fuir à mal faire , et entendre au bien , non par le bon ressort purement, par la raison naturelle, et pour l'amour de la vertu , mais pour quelqu'autre considération estrangere , quelques fois lasche et sordide de gain et profict , de vaine gloire, d'espérance, de crainte, de coustume , de

' La reconnoissance est un fardeau; mais que la vengeancp a de prix! 'TxriTE, Uisî., I. i\, c. i.,

compagnie : bref non pour soy et son devoir simplement , mais pour quelque occasion et circonstance externe. Tous sont gens de bien par occasion et par accident. Voilà pourquoy ils le sont inégalement , diversement , non perpétuellement , constamment , uniformément.

5. Aymer moins celuy que nous avons offensé , à cause que nous l'avons offensé : chose estrangel ce n'est pas tousjours de crainte qu'il en veuille prendre sa revanche -, car peust-estre l'offensé ne nous en veust pas moins de bien, mais c'est de ce que sa présence nous accuse , et nous ramentoit ' nostre faute et indiscrétion. Que si l'offensant n'ayme pas moins , c'est preuve qu'il ne l'a pas voulu offenser -, car ordinairement qui a eu la volonté d'offenser, ayme moins après l'offensé : chi offende , mai non perdona '.

6. Autant en peust-on dire de celuy à qui nous sommes fort obligés , sa présence nous est en charge , nous ramentoit nostre obligation , nous reproche nostre ingratitude ou impuissance, l'on voudroit qu'il ne fust point affm d'estre deschargé : meschant naturel. Quidam quô plus debent, magis oderunt : levé œs alienum debitorem facit , grave

inimirum \

7. Prendre plaisir au mal , à la peine , et au danger d'autruy -, desplaisir en son bien , advancement , prospérité (j'entends que soit sans aucune cause ou esmotion certaine et particulière de hayne , c'est autre chose , provenant du vice singulier de la personne); je parle icy de la condition commune et naturelle , par laquelle , sans aucune particulière malice , les moins mauvais prennent plaisir à voir des gens courir fortune sur mer, se faschent d'estre précédés de leurs compagnons , que la fortune dise mieux à autruy

' Nous rappelle.

' Celui qui offense ne pardonne jamais.

' Il y en a qui baissent en proportion de ce qu'ils doivent. La dette esl-ellc légère, elle les éloigne de leur créancier. Est-elle considérable!' ils deviennent ses ennemis.

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