LIVRE 1, (IIAP. XLl. is.'i
qu'à eux ; rient quaiul quelque petit mal arrive à un autre : cela tesinoigne une semence malicieuse en nous.
Enfin , pour monstrer combien grande est nostre misère, je diray que le monde est remply de trois sortes de gens qui y tiennent grande place en nombre et réputation : les superstitieux, les formalistes ', les pedans, qui bien que soyent en divers subjects, ressorts et théâtres (les trois principaux, religion, vie ou conversation, et doctrine), si sont-ils battus à mesme coin , esprits foibles , mal nais , ou très mal instruicts , gens très dangereux en jugement , touchés de maladie presque incurable. C'est peine perdue de {larler à ces gens-là pour les faire radviser ; car ils s'estiment les meilleurs et plus sages du monde : l'opiniastreté est là en son siège. Qui est une fois féru ' et touché au vif de ces maux-là, il y a peu d'espérance de sa convalescence. Qu'y a-t-il de plus inepte , et ensemble de plus testu , que ces gens-là ? Deux choses les empeschent , comme a esté dict, foiblesse et incapacité naturelle, et puis l'opinion anticipée de faire bien et mieux que les autres. Je ne fais icy que les nommer et monstrer au doigt , car après en leurs lieux icy cottes leur faute sera monstrée.
Les superstitieux ^ , injurieux à Dieu , et ennemis de la vraye religion , se couvrent de pieté , zèle et afTectiou envers Dieu, jusques à s'y peiner et tourmenter plus que l'on ne leur commande , pensant mériter beaucoup , et que Dieu leur en scait gré , voire leur doibt de reste ; que feriez-vous à cela ? Si vous leur dictes qu'ils excédent et prennent les choses à gauche , pour ne les entendre pas bien , ils n'en croiront rien, disant que leur intention est bonne (par où ils se pensent sauver) ,et que c'est par dévotion. D'ailleurs,
' Ceux qui s'attachent aux formes et aux dehors, qui n'omedenl rien des formalités.
* Pour féri, frappé; c'est un vieux participe de férir, frapper. ' f'oyf'z le chap. 3 du liv. ii de la Sagesae.
ils ne veulent pas quitter leur gain ny la satisfaction qu'ils en reçoivent , qui est d'obliger Dieu à eux.
Les formalistes ' s'attachent tout aux formes et au dehors , pensent estre quittes et irrépréhensibles en la poursuite de leurs passions et cupidités , moyennant qu'ils ne facent rien contre la teneur des loix , et n'obmettent rien des formalités. Voilà un richard qui a ruiné et mis au desespoir des pouvres familles , mais c'a esté en demandant ce qu'il a pensé estre sien , et ce par voye de justice : qui le peust convaincre d'avoir mal faict? O combien de bienfaicts sont obmis , et de meschancetés se commettent soubs le couvert des formes , lesquelles l'on ne sent pas ^ dont est bien vérifié , le souverain droict l'extrême injustice ' ,• et a esté bien dict , Dieu nous garde des formalistes l
Les pedans ^ clabaudeurs , après avoir questé et pilloté ■♦ avec grand estude , et science par les livres , en font monstre et avec ostentation questueusement ^ et mercenairement la desgorgent et mettent au vent. Y a-t-il gens au monde plus ineptes aux affaires , plus impertinens à toutes choses , et ensemble plus présomptueux et opiniastres^? En toute langue et nation , pédant , clerc , magister , sont mots de reproche : faire sottement quelque chose , c'est le faire en clerc. Ce sont gens qui ont la mémoire pleine du sçavoir d'autruy , et n'ont rien de propre. Leur jugement, volonté, conscience, n'en valent rien mieux; mal habiles , peu sages et prudens ; tellement qu'il semble que la science ne leur serve que de les rendre plus sots , mais encore plus arro-
■ Ployez les chap. 2 cl 3 du liv. ii.
' C'est la traduction de cet axiome de droit déjà cité deux fois plus haut: summum jus , summa injuria.
' Voyez le chap. 13 du liv. m.
^ Pillé çà et là, huliné comm,e le frelon.
* LucraUvcmcnt , du latin quœsluosus.
* Voyez, à ce sujet, Érasjie dans VÉloge d'un Savant, liv. xvn de »es OEuvrcs, Ép. 12.