‹ De la sagesse; trois livresChapitre 131 sur 456 · LIVRE I, CMAP. XLII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CMAP. XLII

aux anies débonnaires : cjeduUtas crror est imigis qiiàm culpa, et quidem in optimi ciijusqiie mcntem facile irrépit \ Suyvant ceey nous voyons presque tout le monde mené et emporté aux opinions et aux créances, non par chois et jugement, voire souvent avant l'aage et discrétion, mais par la coustume du pays , ou instruction reçue en jeunesse , ou par rencontre, comme par une tempeste; et là se trouve tellement collé , hypotecqué et asservy, qu'il ne s'en peust plus despendre, f^eluti tempe state delati ad quamcunque disciplinam , tamquam ad saœum adhœrescunt *. Le monde est ainsi mené , nous nous en fions et remettons à autruy : unusquisque rna^'ult credere quàni judicare ; versât nos et prœcipitat traditus per manus error, ipsa consuetudoassentiendi periculosa et lubrica^. Or cette telle facilité populaire, bien que ce soit en vérité foiblesse, toutesfois n'est pas sans quelque présomption. Car c'est trop entreprendre que croire, adhérer et tenir pour vray et certain si légèrement , sans sçavoir que c'est ^ ou bien s'enquérir des causes, raisons, conséquences, et non de la vérité. On dict, d'où vient cela? comment se faict cela? présupposant que cela est bien vray ^ il n'en est rien : on traicte , agite les fondemens et efîects de mille choses qui ne furent jamais , dont tout le pro et contra ^ est faux. Combien de bourdes , fauls et supposés miracles , visions et révélations receuës au monde , qui ne furent jamais ! (les vrays miracles auctorisés par l'église , sont à part, l'on ne touche point à cela). El

' La crédulilé est plutôt une erreur qu'une faute, et elle se glisse facilement dans l'esprit même des meilleurs hommes. (Cicéron, Episl. ad famil., 1. X, ep. 23.)

" Emportés comme par la tempête vers chaque doctrine , ils y restent attachés comme à un roc. (Cicéron, Acad. Quœsl., I. a, c. 3.)

' Chacun aime mieux croire que juger. L'erreur passant de mains en mains, nous entraîne avec elle, et nous fait tomber dans le précipice ; l'habitude même de donner son assçnliment n'est pas sans danger. (Sé- NÈQUE, de nia heala, c. i. )

^ I-c pour et le contre.

pourquoy croira-t-on une merveille , une chose non humaine ny naturelle , quand l'on peust destourner et elider la vérification par voye naturelle et humaine ? « La vérité et le mensonge ont leurs visages conformes ^ le port , le goust et les alleures pareilles \ nous les regardons de mesme œil ' » : îta sunt finitima falsa veris , ut in prœcipitem locum non debeat se sapiens committere ^. L'on ne doibt croire d'un homme que ce qui est humain , s'il n'est authorisé par approbation surnaturelle et surhumaine , qui est Dieu seul , qui seul est à croire en ce qu'il dict , pource qu'il le dict.

L'autre vice contraire est une forte et audacieuse témérité de condamner et rejetter, comme faiflses , toutes choses que l'on n'entend pas , et qui ne plaisent et ne reviennent au goust. C'est le propre de ceux qui ont une bonne opinion d'eux-mesmes , qui font les habiles et les entendus , spécialement hérétiques , sophistes pedans : car se sentant avoir quelque poincte d'esprit , et de voir un peu plus clair que le commun , ils se donnent loy et authorité de décider et resouldre de toutes choses. Ce vice est beaucoup plus grand et vilain que le premier \ car c'est folie enragée de penser sçavoir jusques où va la possibilité , les ressorts et bornes de nature j la portée de la puissance et volonté de Dieu , et vouloir ranger à soy et à sa suffisance le vray et fauls des choses-, ce qui est requis pour ainsi et avec telle fierté et asseurance resouldre et définir d'icelles. Car voici leur jargon : cela est fauls , impossible , absurde. Et combien y a-t-il de choses , lesqueUes pour un temps nous avons rejettées avec risée comme impossibles , que nous avons esté contraincts d'advouer après , et encore passer outre à d'autres plus estranges ! et au rebours combien d'autres nous ont esté comme articles de foy, et puis vains mensonges !

La seconde , qui suit et vient ordinairement de cette pre-

' Cette phrase est littéralement copiée de Montaigne, 1. ii , c. 11. ^ Le faux est si près-voisin du vrai, que le sage doit toujours craindre de s'engager dans l'abîme. (Cic, Acad. Quœst., 1. iv, c. 21.)

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