‹ De la sagesse; trois livresChapitre 132 sur 456 · LIVRE I, CHAP. XLIT. lO.'H · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XLIT. lO.'H

miere , est d'allirnuT ou réprouver certainement et opiuiastretiient ce que l'on a légèrement creu ou mescreu. Ce second degré adjouste au premier opiniastreté , et ainsi accroist la présomption. Cette facilité de croire avec le temps s'endurcist et dégénère en opiniastreté invincible et incapable d'amendement ; voire l'on va jusques là , que souvent l'on soustient plus les choses que l'on sçait et que l'on entend moins : Majorem fidejn homincs adhibent Us quœ non intelligunt.... ciipiditate humnjii ingenii liibentiàs obscura creduntur ' : l'on parle de toutes choses par resolution \ Or l'allirmation et opiniastreté sont signes ordinaires de bestise et ignorance , accompagnée de folie et arrogance.

La troisiesme , qui suit ces deux , et qui est le faiste de présomption , est de persuader , faire valoir et recevoir à autruy ce que l'on croit, et les induire voire impérieusement avec obligation de croire , et inhibition d'en doubler. Quelle tyrannie I Quiconque croit quelque chose, estime que c'est œuvre de charité de le persuader à un autre ^ et pour ce faire ne craint point d'adjouster de son invention autant qu'il voit estre nécessaire à son compte , pour supplir ^ au défaut et à la résistance qu'il pense estre en la conception d'autruy. 11 n'est rien à quoy communément les hommes soient plus tendus qu'à donner voye à leurs 0[)inions : nemo sibi tanlùm errât , sed aliis erroris causa et author est ^. Où le moyen ordinaire fault, l'on y adjouste le commandem.ent , la force , le fer , le feu. Ce vice est propre aux dogmatistes et à ceux qui veulent gouverner et donner

' Les hommes ont une plus grande foi dans les choses qu'ils ne comprennent pas.... L'envie de savoir, propre à l'esprit humain, lui fait croire plus volontiers les choses obscures. (Tacite, Hisl., 1. i , c. 22.)

' D'une manière tranchante .

' Suppléer.

* L'homme n'erre pas seulement pour lui seul , il est encore la cause et l'auteur de l'erreur d'autrui. (Sénèque, de f^ita beata, c. i.)

loy au monde. Or pour venir à bout de cecy et captiver les créances à soy , ils usent de deux moyens. Par le premier ils introduisent des propositions générales et fondamentales , qu'ils appellent principes et presuppositions , desquelles ils enseignent n'estre permis de doubter ou disputer : sur lesquelles ils bastissent après tout ce qui leur plaist, et meinent le monde à leur poste : qui est une piperie, par laquelle le monde se remplist d'erreurs et mensonges. Et de faict , si l'on vient à examiner ces principes , l'on y trouvera de la faulseté et de la foiblesse autant ou plus qu'en tout ce qu'ils en veulent tirer et despendre : et se trouvera tousjours autant d'apparence aux propositions contraires.

Il y en a de nostre temps qui ont changé et renversé les principes et reigles des anciens en l'astrologie , en la médecine , en la géométrie , en la nature et mouvemens des vents '. Toute proposition humaine a autant d'authorité que l'autre , si la raison n'en faict la différence. La vérité ne despend point de l'authorité ou tesmoignage d'homme : il n'y a point de principes aux hommes si la Divinité ne les leur a révélés : tout le reste n'est que songe et fumée. Or ces messieurs icy veulent que l'on croye et reçoive ce qu'ils disent , et que l'on s'en fie à eux , sans juger ou examiner ce qu'ils baillent , qui est une injustice tyranniquc. Dieu seul , comme a esté dict , est à croire en tout ce qu'il dict , pource qu'il le dict : qui à semetipso loquitur , mendax est\ L'autre moyen est par supposition de quelque faict miraculeux , révélation et apparition nouvelle et céleste , qui a esté dextrement practiqué par des législateurs, généraux d'armées , ou chefs de part \ La persuasion première, prinse du subject mesme , saisist les simples ;, mais elle est

' C'est de Copernic et de Paracelse que Charron veut parler ici. " Celui qui parle d'après lui-même est menteur. ' Chefs de parti.

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si tendre et si fresle , que le moindre heurt , rnesconipte ou mesgarde qui surviendroit escarbouilleroit ' tout : car c'est grand merveille comment de si vains commencemens et frivoles causes sont sorties les plus fameuses impressions. Or cette première impression franchie devient après à s'enfler et grossir merveilleusement , tellement qu'elle vient à s'estendre mesme aux habiles , par la multitude des croyans , des tesmoings , et des ans , à quoy l'on se laisse emporter , si l'on n'est bien fort préparé : car lors il n'est plus besoing de regimber et s'en enquérir, mais simplement croire : le plus grand et puissant moyen de persuader, et la meilleure touche de vérité, c'est la multitude des ans et des croyans : or, les fols surpassent de tant les sages : Sanitatis patrocinium est insanientium turba*. C'est chose dillicile de resouldre son jugement contre les opinions communes. Tout ce dessus se peust cognoistre par tant d'impostures , badinages , que nous avons veu naistre comme miracles , et ravir tout le monde en admiration , mais incontinent estoulTés par quelque accident, ou par l'exacte recherche des clair-voyans, qui ont esclairé de près et descouvert la fourbe, que s'ils eussent eu encores du temps pour se meurir et fortifier en nature , c'estoit faict pour jamais. Ils eussent esté receus et adorés généralement. Ainsi en est-il de tant d'autres qui ont ( faveur de fortune ) passé et gagné la créance publicque , à laquelle puis on s'accommode sans aller recognoistre la chose au gitte et en son origine : Nusquam ad liquidum fama perducitur ^ Tant de sortes de religions au monde , tant de façons superstitieuses, qui sont encores mesmes dedans la chrestienté , demourées du paganisme , et dont on n'a

' Écraserait tout en bouillie.

' La multitude des fous est si grande , que la sagesse est obligée de se mettre sous leur protection. (S. Augustin, de Civ. Dei, 1. vi, c. 10.)

' Nulle part les bruits qui courent ne sont bien éclaircis. (Quinti-Curt., 1. IV, r. 2.)

peu du tout sevrer les peuples. Par tout ce discours nous voyons à quoy nous en sommes, puisque nous sommes menés par tels guides.

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