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bestes, et puis les faire languir à petit feu. L'autre a dict que marier un sage avec une folle , ou au rebours , c'estoit attacher le vif avec le mort ; qui estoit la plus cruelle mort inventée par les tyrans pour faire languir et mourir le vif par la compagnie du mort
Par la seconde accusation ils disent que le mariage est une corruption et abastardissement des bons et rares esprits, d'autant que les llatteries et mignardises de la partie que l'on aime , l'affection des enfans , le soin de sa maison et advancement de sa famille , relaschent, destrempent et ramolissent la vigueur et la force du plus vif et généreux esprit qui puisse estre, tesnioins Sanison, Salomon, Marc- Antoine, dont au pis aller il ne faudroit marier que ceux qui ont plus de chair que d'esprit, vigoureux au corps etfoibles d'ame , les attacher à la chair, et leur bailler la charge des choses petites et basses , selon leur portée. Mais ceux qui , foibles de corps , ont l'esprit grand , fort et puissant , est-ce pas grand dommage de les enferger ' et garotter à la chair et au mariage , comme l'on faict les bestes à l'estable? Nous voyons mesme cela aux bestes -, car les nobles qui sont de valeur et de service , chevaux , chiens , l'on les esloigne de l'accointance de l'autre sexe; l'on ne met aux haras que les bestes de moindre estime. Aussi ceux qui sont destinés , tant hommes que femmes , à la plus vénérable et saincte vacation , et qui doibvent estre comme la cresme et la moiielle de la chrestienté , les gens d'église et de religion sont exclus du mariage. Et c'est pource que le mariage empesche et destourne les belles et grandes élévations d'ame , la contemplation des choses hautes , célestes et divines , qui est incompatible avec le tabut ' des affaires domestiques ; à cause de quoy l'apostre ^ préfère la solitude
' De les enferrer, c'est-à-dire de les mellre dans les fers , de les entraver.
' Le tourment, le brml, le tracas.
^ ^'oyez VÉpilre i" aux Coiinlhiens, c. vu, v. 8, 20, 32, otc.
de la continence au mariage. L'utile peust bien estre du costé du mariage , mais l'honnesteté est de l'autre costé.
Puis il trouble les belles et sainctes entreprises , comme sainct Augustin recite , qu'ayant deseigné avec quelques autres siens amis , dont il y en avoit de mariés , de se retirer de la ville et des compagnies pour vaquer à l'estude de sagesse et de vertu , leur dessein fut bientost rompu et interverty par les femmes de ceux qui en avoient -, et a dict aussi un sage , que si les hommes se pouvoient passer de femmes , qu'ils seroient visités et accompagnés des anges.
Plus , le mariage empesche de voyager parmy le monde et les estrangers , soit pour apprendre à se faire sage , ou pour enseigner les autres à l'estre , et publier ce que l'on sçait : bref le mariage non seulement apoltronit ou accroupit les bons et grands esprits , mais prive le public de plusieurs belles et grandes choses qui ne peuvent s'exploicter demeurant au sein et au gyron d'une femme et autour des petits enfans. Mais ne faict-il pas beau voir , et n'est-ce pas grand dommage que celuy qui est capable de gouverner et policer tout un monde , s'amuse à conduire une femme et des enfans? Dont respondit un grand personnage quand l'on luy parla de se marier, qu'il estoit nay pour commander aux hommes , et non à une femmelette , pour conseiller et gouverner les roys et princes , et non pas de petits enfans.
A tout cela l'on peust dire que la nature humaine n'est pas capable de perfection et de chose où n'y ait rien à redire , comme a esté dict ailleurs ; ses meilleurs remèdes et expediens sont tousjours un peu malades , meslés d'incommodités : ce sont tous maux nécessaires : c'a esté le meilleur que l'on a peu ad viser pour sa conservation et multiplication. Aucuns, comme Platon et autres, ont voulu subtiliser et inventer des moyens pour esviter ces espines ' ;
' Charron fait sans doute allusion ici à la communauté des femmes que Platon vouloit introduire dans sa république , ainsi que celle des
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mais outre qu'ils ont faict et forgé des choses en l'air, qui ne se pouvoient bien tenir longuement en usage , encores leurs inventions , quand elles seront mises en pratique , ne seroient pas sans plusieurs incommodités et difficultés. L'homme les cause et les produict luy-mesme par son vice et intempérance , et par ses passions contraires ; et n'en faut pas accuser Testât , ny autre que l'homme qui ne sçait bien user d'aucune chose. Et peust-on dire encores qu'à cause de ces espines et diflicultés , c'est une eschole de vertu , un apprentissage , et un exercice familier et domestique : et disoit Socrates , le docteur de sagesse, à ceux qui luy objectoient la teste de sa femme , qu'il apprenoit par là en sa maison à estre constant et patient par-tout ailleurs, et à trouver douces les poinctures de la fortune '. Et puis enfin on ne contredict pas que celuy qui s'en passe ne fasse encores mieux. ÎNlais à l'honneur du mariage , le chrestien dict que Dieu l'a institué au paradis terrestre avant toute autre chose, en Testât d'innocence et de perfection ; voylà quatre recommandations , la quatriesme passe tout et sans réplique. Depuis , le fils de Dieu Ta approuvé et honoré de sa présence , son premier miracle, et miracle faict en faveur dudict estât et des gens mariés , et Ta honoré de ce privilège , qu'il sert de figure de cette grande union de luy avec son église , et pour ce il a esté appelle mystère et grand.
A la vérité le mariage n'est point chose indifférente ou médiocre ^ c'est du tout un grand bien ou grand mal , un grand repos ou un grand trouble , un paradis ou un enfer ^ c'est une très douce et plaisante vie, s'il est bien faict; un rude et dangereux marché , et une bien espineuse et poisante liaison , s'il est mal rencontré ; c'est une conven-
biens. Arislole a réfuté ces chimères platoniciennes, f^oyez sa Politique . 1. 2, c. 1, 2 et 3.
• Voyez Plutarque, Comment on pourra recevoir ulililé de ses ennemis.
tion où se vérifie bien à poinct ce que l'on dict : Homo homini deus , aut lupus \
Mariage est un ouvrage basti de plusieurs pièces ; il y faut un rencontre de beaucoup de qualités -, tant de considérations , outre et hors les personnes mariées. Car quoy qu'on die , l'on ne se marie seulement pour soy ^ la postérité , la famille , l'alliance , les moyens y poisent beaucoup ' : voylà pourquoy il s'en trouve si peu de bons^ et ce qui s'en trouve si peu , c'est signe de son prix et de sa valeur , c'est la condition des plus grandes charges. La royauté est aussi pleine de difficultés ^ et peu l'exercent bien et heureusement. Mais ce que nous voyons souvent qu'il ne se porte pas bien , cela vient de la licence et desbauche des personnes, et non de Testât et institution du mariage, dont il se trouve plus commode aux âmes bonnes, simples et populaires , où les délices , la curiosité , l'oysiveté , le troublent moins : les humeurs desbauchées , les âmes turbulentes et détraquées ne sont pas propres à ce marché.
Mariage est un sage marché , un lien et une cousture saincte et inviolable, une convention honorable : s'il est bien façonné et bien prins, il n'y a rien plus beau au mondes c'est une douce société de vie, pleine de constance , de fiance , et d'un nombre infini d'utiles et solides offices et obligations mutuelles : c'est une compagnie non point d'amour, mais d'amitié. Ce sont choses fort distinctes que l'amour et l'amitié, comme la chaleur de fièvre et maladifve, et la chaleur naturelle et saine. Le mariage a pour sa part l'amitié, l'utihté, la justice, l'honneur, la constance; un
' L'homme est pour l'homme un dieu ou un loup. — Piaule [Asinaire, acte II, se. 4, V. 88) dit seulement : Lupus est homo Iwmini. — royez aussi Montaigne, 1. ui , c. 5.
^ Tout cela est pris dans Montaigne, loc. cil.
3 Multa cura summo imperio inest, muUique intjenles labores. (Salluste, in Fragm., 1. ii , Hist.)
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plaisir plat \ oirement , mais sain , ferme et plus universel. L'amour se fonde au seul plaisir , et l'a plus vif, aigu et cuisant : peu de mariages succèdent bien , qui sont commencés et acheminés par les beautés et désirs amoureux -, il y faut des fondemens plus solides et constans ; et y faut aller d'aguet : cette bouillante affection n'y vaut rien, voire est mieux conduict le mariage par main tierce.
Cecy est bien dict sonmiairement et simplement. Pour une plus exacte descri[)tion , nous sçaurons qu'au mariage y a deux choses qui luy sont essentielles , et semblent contraires , mais ne le sont pas -, sçavoir une equalité , comme sociale et entre pareils ^ et une inequalité , c'est-à-dire supériorité et infériorité. L'equalité consiste en une entière et parfaicte communication et communauté de toutes choses, âmes, volontés, corps, biens ^ loy fondamentale du mariage , laquelle en aucuns lieux s'estend jusques à la vie et la mort , tellement que le mari mort , faut que la femme suive incontinent. Cela se practique en aucuns lieux par loix publiques du- pays , et souvent de si grand'ardeur , qu'estant plusieurs femmes à un mary , elles contestent et plaident publiquement à qui aura l'honneur d'aller dormir (c'est leur mot) avec leur espoux ', alléguant pour l'obtenir et y estre préférées, leur bon service, qu'elles estoient les mieux aimées , et ont eu de luy le dernier baiser , ont eu en fans de luy.
Et certamcn babent lethi , qux viva sequatur
CoDjugium; pudor est non licuisse mori.
Ardent viclrices, et flammée pectora prxbent,
Imponuntque suis ora perusta viris '.
En autres lieux s'observoit , non par les loix publiques ,
' f^oyez CicÉBON , Tuscul. Quœsl., 1. v, n" 78.
" Elles se disputent à qui mourra , à qui suivra vivante son époux sur le bûcher ; c'est une honte pour celle à qui il n'est pas permis de mourir. Celles qui l'emportent se livrent elles-mêmes aux flammes , et collent leurs lèvres sur les restes brûlants de leurs maris, f Properce, I. ai. Elégie XIII . V. 19.)
mais par les pactes et conventions du mariage , comme fust entre Marc Antoine et Cleopatra. Cette equalité aussi consiste en la puissance qu'ils ont sur la famille en commun , dont la femme est dicte compagnonne du mary , dame de la maison et famille , comme le mary , le maistre et seigneur ; et leur authorité conjoincte sur toute la famille est comparée à l'aristocratie.
La distinction de supériorité et infériorité consiste en ce que le mary a puissance sur la femme , et la femme est subjecte au mary : cecy est selon toutes loix et polices , mais plus ou moins selon la diversité d'icelles. Par-tout la femme, bien qu'elle soit beaucoup plus noble et plus riche , est subjecte au mary : cette supériorité et infériorité est naturelle , fondée sur la force et suffisance de l'un , foiblesse et insuffisance de l'autre. Les théologiens la fondent bien sur d'autres raisons tirées de la Bible ^ l'homme a esté faict le premier , de Dieu seul et immédiatement , par exprès , pour Dieu son chef, et à son image , et parfaict, car nature commence tousjours par chose parfaicte : la femme faicte en second lieu , après l'homme , de la substance de l'homme, par occasion et pour autre chose , mulier est vir occaslonatus ' , pour servir d'aide et de second à l'homme qui est son chef, et par ainsi impar faicte. Voylà par l'ordre de la génération. Celuy de la corruption et de péché preuve le mesme : la femme a esté la première en prévarication , et de son chef a péché , l'homme second , et à l'occasion de la femme ^ la femme donc dernière au bien , et en la génération , et occasionnée , première au mal , et occasion d'iceluy, et est justement assubjectie à l'homme premier au bien et dernier au mal.
Cette supériorité et puissance maritale a esté en aucuns lieux telle que la paternelle , sur la vie et la mort , comme
' La femme est homme par hasard. — Cette citation paroU avoir été prise d'Arislote (1. u, de Gênerai, animal., c. 3 , non procul a fine) -. La femme , y lit-on, est comme un homme imparfait.