‹ De la sagesse; trois livresChapitre 154 sur 456 · LIVRE l, CHAP. XLVIII · texte numérisé non relu

LIVRE l, CHAP. XLVIII

aux Romains parla loy de Romulus ; et le mary pouvoit tuer sa femme en quatre cas , adultère , supposition d'enfans , fausses clefs , et avoir beu du vin. Aussi chez les Grecs , dict Polybe , et les anciens Gaulois , dict César, la puissance maritale estoit sur la vie et la mort de la femme. Ailleurs , et là mesme depuis, cette puissance a esté modérée : mais presque par-tout la puissance du mary et la subjection de la femme porte que le mary est maistredes actions et vœus de sa femme, la peust corriger de paroles et tenir aux ceps (la battre de coups est indigne de femme d'honneur , dict la loy ) , et la femme est tenue de tenir la condition , suyvre la qualité , le pays , la famille , le domicile et le rang du mary , doibt accompagner et suyvre le mary par-tout en voyage , en exil , en prison , errant , vagabond , fugitif '. Les exemples sont beaux de Sulpitia suyvant son mary Lentulus , proscrit et relégué en Sicile -, ^Erithrée , son mary Phalaris banni; Ipsicrates , femme du roy Mythridates, vaincu par Pompée , s'en allant et errant par le monde. Aucuns adjoustent à la guerre et aux provinces où le mary est envoyé avec charge publique. Et la femme ne peust estre en jugement , soit en demandant ou defïendant, sans l'authorité de son mary , ou du juge à son refus ; et ne peust appeler son mary en jugement sans permission du magistrat.

Le mariage ne se porte pas de mesme façon , et n'a pas mesmes loix et reigles par-tout : selon les diverses religions et nations il a ses reigles ou plus lasches et larges , ou plus estroictes : selon la chrestienté la plus cstroicte de toutes , le mariage est fort subject et tenu de court. Il n'a que l'entrée libre-, sa durée est toute contraincte, dépendant d'ailleurs que de nostre vouloir. Les autres nations et religions, pour rendre le mariage plus aysé , libre et fertile , reçoivent et practiquent la polygamie et la répudiation , liberté de

■ Rodin cite toutes les lois des jurisconsultes sur cette matière. Presque tout ce que dit ici Charron est tiré de cet auteur, f^oyez sa République, I. I, c. 3.

prendre et laisser femme , accusent la chrestienté d'avoir tollu ' ces deux , et par ce moyen prejudicié à l'amitié et multiplication , fins principales du mariage ^ d'autant que l'amitié est ennemie de toute contraincte, et se maintient mieux en une honneste liberté. Et la multiplication se faict par les femmes , comme nature nous monstre richement aux loups , desquels la race est si fertile en la production de leurs petits , jusques au nombre de douze ou treize, et surpassent de beaucoup les autres animaux utiles , desquels on tue si grand nombre tous les jours , et si peu de loups ^ et toutesfois c'est la plus stérile de toutes. Ce qui vient de ce que de si grand nombre il y a une seule femelle qui le plus souvent profite peu , et ne porte point , estouffée par la multitude des masles concurrens et affamés , la plus grande partie desquels meurt sans produire à faute de femelles. Aussi voit-on combien la polygamie profite à la multiplication parmi les nations qui la reçoivent , Juifs , Mahumetans, et autres Barbares, qui font des amas de trois à quatre cents mille combattans. Au contraire le christianisme tient plusieurs personnes attachées ensemble, l'une des parties estant stérile , quelquesfois toutes les deux ^ lesquels colloques avec d'autres , l'un et l'autre laisseroit grande postérité : mais au mieux toute sa fertilité consiste en la production d'une seule femme. Finalement reprochent que cette restriction chrestienne produict des desbauches et adultères. Mais à tout cela on respond que le christianisme ne considère pas le mariage par des raisons purement humaines , naturelles , temporelles ; mais le regarde d'un autre visage, et a ses raisons plus hautes et nobles , comme il a esté dict : joinct que l'expérience monstre en la pluspart des mariages -que la contraincte sert à l'amitié , principalement aux âmes simples et débonnaires, qui s'accommodent facilement où ils se trouvent attachés. Et quant aux desbauches , elles vien-

' Enlevé, ôté; du latin lollere.

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