‹ De la sagesse; trois livresChapitre 159 sur 456 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Seigneurs et esclaves, maistres et serviteurs.

"^ L'usage des esclaves et la puissance des seigneurs ou maistres sur eux , pleine et absolue , bien que ce soit chose usitée par tout le monde, et de tout temps ' (sauf depuis quatre cents ans qu'elle s'est relaschée , mais qui se retourne mettre sus), si est-elle comme monstrueuse et honteuse en

' Il n'est point de crime commis par un père, quelque grand que soit ce crime , qui doive être puni par un parricide. — Rien de ce qui est crime ne sauroit être justifié. (Ouintil. , Déclamât., xxviii; Tite-Live , I. VIII, c. 28, ex Oralione Scipion. Afric.)

' royez la Farianle XX, à la fin du volume.

' Hérodote (1. vi, in fine) dit cependant : Lorsque les Pélagiens s'emparèrent de l'île de Lemnos , il n'y avoit point encore eu d'esclaves parmi eux , ni chez aucun autre peuple grec.

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la nature humaine, et qui ne se trouve point aux Lestes, lesquelles ne courent ny ne consentent à la captivité de leurs semblables , ny activement ny passivement. La loy de Moyse l'a permis comme d'autres choses, ad duritiem cordis eorum ' , mais non telle qu'ailleurs ; car ny si grande et absolue , ny perpétuelle , ains modérée et bornée court à sept ans au plus' : la chrestienne l'a laissée, la trouvant universelle par tout, comme aussi d'obéir aux princes et maistres idolastres , et telles autres choses , qui ne se pouvoient du premier coup et tout hautement esteindre ; mais facilement et tout doucement avec le temps les a abolis.

Il y en a de quatre sortes ^ : naturels, nés d'esclaves j forcés et faicts par droict de guerre ; justes, dicts de peine, à cause de crime ou de debte , dont ils sont esclaves de leurs créanciers, au plus sept ans, selon la loy des Juifs , mais tousjours jusques au payement ailleurs ^ volontaires, qui sont de plusieurs sortes , comme ceux qui jouent à trois dés, ou vendent à prix d'argent leur liberté, comme jadis en Allemagne 4, et encores maintenant en la chrestienté mesme , ou qui se donnent et vouent esclaves d'autruy à perpétuité , ainsi que practiquoient anciennement les Juifs ^^ qui leur perçoient l'oreille à la porte , en signe de perpétuelle servitude : et cette sorte de captivité volontaire est la plus estrange de toutes , et la plus contre nature.

C'est l'avarice qui est cause des esclaves forcés , et la poltronnerie cause des volontaires : les seigneurs ont espéré plus de gain et de profict à garder qu'à tuer : et de faict la plus belle possession et le plus riche bien estoit anciennement des esclaves. Par là Crassus ^ devint le plus riche des

' A cause de la dureté de leurs rœurs. (Exod., c. m, v. 7.)

* f^oyes le Deuléronome , c. xv, v. 12.

' Celle division des esclaves esl Urée de Bodin , de la Répub., I. i.

* Tacite, de Morib. Gcrm., c. xiv.

'' Deuléronome , c. xv, v. 17.

* l-'oyez Pmtarqi'k, /'«c de Crassus.

Komains , qui avoit , outre ceux qui le servoient , cinq cents esclaves qui rapportoient tous les jours gain et profict de leurs mestiers et arts questuaires '. Après en avoir tiré long service et profict, encores en faisoient-ils argent en les vendant.

C'est chose estrange de lire les cruautés exercées par les seigneurs contre les esclaves , par l'approbation mesme ou permission des loix : ils leur faisoient labourer la terre ' , enchesnés comme encores en Barbarie -, coucher dedans les creux et fosses -, eslans devenus vieils ou impotcns et inutiles, estoient vendus ou bien noyés et jettes dedans les estangs pour la nourriture des poissons : non seulement pour une petite et légère faute , comme casser un verre ' , on les tuoit ; mais pour le moindre soupçon , voire tout simplement pour en avoir le passe-temps , comme fit Flaminius \ l'un des hommes de bien de son temps : et pour donner plaisir au peuple , ils estoient contraincts de s'entretuer publiquement aux arènes : si le maistre estoit tué en sa maison , par qui que ce fust , les esclaves innocens estoient tous mis à mort ^ tellement que Pedanius = , Romain , estant tué , bien que l'on sceut le meurtrier , si est-ce que , par ordonnance du sénat, quatre cents esclaves siens furent

tués.

C'est aussi d'autre part chose estrange d'entendre les rebellions , eslevations et cruautés des esclaves contre les seigneurs en leur rang , quand ils ont peu , non seulement en particulier par surprinse , trahison , comme une nuit en la vi'lle de Tyr, mais en bataille rangée , par mer et par terre :

■ iMcraiifs.

' Ployez C0LUMEL1.E ,1.1.

' SÉNÈQUE, de Ira, 1. m, c. 2.

' J^oyez Plutarque, Fie de Flaminius. — Toutefois Charron se liompe ici : ce Flaminius n'étoit pas un homme de bien , mais un infâme rtébauché.

' Foyez Tacite, Anna!., I. xiv, c. 42 et seq.

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