CHAPITRE LI
De l'Estat, souveraineté, souverains.
Après la puissance privée , faut venir à la publique de Testât. L'estat , c'est-à-dire la domination , ou bien l'ordre certain en commandant et obéissant , est l'appuy , le ciment, et l'ame des choses humaines : c'est le lien de la société , qui ne pourroit autrement subsister ; c'est l'esprit vital qui faict respirer tant de milliers d'hommes , et toute la nature des choses '.
Or, nonobstant que ce soit le soustien de tout , si est-ce chose mal asseurée , très difficile , subjecte à changemens : Arduum et subjectum fortunœ cuncta regendi onus % qui décline et quelquesfois tresbuche par des causes occultes et incognues , et tout en un coup du plus haut au plus bas, et non par degrés , comme il avoit demeuré long-temps à s'eslever. Il est aussi exposé à la haine des grands et petits, dont il est aguetté \ subject aux embusches et dangers : ce qui advient aussi souvent des mœurs mauvaises des souverains et du naturel de la souveraineté , que nous allons despeindre.
^ Souveraineté est une puissance perpétuelle et absolue , sans restriction de temps ou de condition : elle consiste à pouvoir donner loy à tous en gênerai , et à chascun en particulier, sans le consentement d'autruy, et n'en recevoir
' Charron dit ici de l'État ce que Sénèque dit du prince : lUe est enim vinculum per quod resp. cohœret; ille spirilus vilalis quem hœc toi millia trahunt , nihil ipsa per se futiira, nisi onus et prœda, si mens illa imperii sublrahatur. (Sénèque, de Clément., 1. i, c. 4.)
"" C'est un lourd fardeau , que le gouvernement ; celui qui s'en charge s'expose à tous les caprices de la fortune. (Tacite, Annal., 1. i , c. 2. )
^ Épié, observé.
* Ce qui va suivre est pris dans Bodin. Voyez de la République. 1. i, c. 8.