LIVRE 1, CHAP. LI
de personne^ et, comme dict un autre ', à pouvoir desroger au droict ordinaire. La souveraineté est dicte telle et absolue , pource qu'elle n'est subjecte à aucunes loix humaines , ny siennes propres : car il est contre nature à tous de se donner loy , et commander à soy-mesme en chose qui despend de sa volonté , nulla obligatio consistere potest qiiœ à voluntate promittentis statiim capit ^ ^ ny d'autruy , soit vivant ou de ses prédécesseurs , ou du pays. La puissance souveraine est comparée au feu , à la mer , à la beste sauvage ^ elle est très mal aisée à dompter et traicter , ne veust point estre desdite ny heurtée , et l'estant est très dangereuse. Potestas rcs est quœ moneri docerique non vult , et castigationem œgrè fert ^
Ses marques et propriétés sont , juger en dernier ressort, ordonner de la paix et de la guerre , créer et destituer magistrats et ofïiciers , donner grâces et dispenses contre les loix , imposer tributs , ordonner des monnoyes , recevoir les hommages, ambassades , sermens^ mais tout revient et est compris soubs la puissance absolue de donner et faire la loy à son plaisir : l'on en nomme encores d'autres légères, comme le droict de la mer et du bris ^, confiscation pour crime de leze majesté , puissance de changer la langue , tiltre de majesté.
La grandeur et souveraineté est tant désirée de tous , c'est pource que tout le bien qui y est paroist au dehors , et tout son mal est au dedans : aussi que commander aux
' Innocent iv.
* Toute obligation qui ne repose que sur la volonté de celui qui promet ne peut avoir de consistance. {Digest., 1. xlv, lit. 1 , de F'erbor. obligalionibus, leg. 10«.) — Charron a tout-à-fait détourné le sens de cette maxime , comme on peut le voir à l'endroit cité du Digeste. Il en a même altéré le texte.
^ La puissance ne veut ni d'avertissements, ni de leçons; elle souffre difficilement le reproche et le blâme.
^ Le droit de bris consiste à s'emparer des débris d'un navire naufrage sur les côtes.
autres est chose tant belle et divine , tant grande et diflicile. Pour ces mesmes raisons sont estimés et révérés pour plus qu'hommes. Cette créance est utile pour extorquer des peuples le respect et obéissance , nourrice de paix et de repos. Mais enfin ce sont hommes jettes et faicts au moule des autres , et assez souvent plus mal nés et mal partagés de nature que plusieurs du commun : il semble que leurs actions , pource qu'elles sont de grand poids et importance , soient aussi produictes par causes poisantes et importantes -, mais il n'en est rien , c'est par mesmes ressorts que celles du commun. La mesme raison qui nous faict tanser ' avec un voisin , dresse entre les princes une guerre ^ celle qui faict fouetter un laquais , tombant en un roy , faict ruiner une province. Ils veulent aussi légèrement que nous , mais ils peuvent plus que nous , pareils appétits agitent une mouche et un éléphant. Au reste , outre les passions, défauts et conditions naturelles qu'ils ont communes avec le moindre de ceux qui les adorent, ils ont encores des vices et des incommodités que la grandeur et souveraineté leur apporte , dont ils leur sont peculiers '. Les mœurs ordinaires des grands sont orgueil indomptable :
Durus et veri insolens.
Ad recta flecti regius non vult tumor '.
Violence trop licencieuse :
Id esse regni maximum pignus putant,
Si quicquid aliis non licel, solis licet....
Quod non potest vult posse qui nimium polest ^.
' Quereller.
" Philippe de Coraines, dans ses Mémoires (vi, 13), et Montaigne, dans ses Essais (i, 42) , dépeignent énergiquement les incommodités de la puissance royale.
' L'orgueil des rois repousse durement la vérité, et dédaigne de suivre même les conseils les plus salutaires. (Sénèqde, Hippolytus. acte i, se. 2, V. 135.)
' Ils pensent que le plus grand avantage de la royauté est qu'il leur