LIVRE I, CHAP. LI
ceux, qui les goustent et rarement et avec quelque difliculté : qui ne donne loisir d'avoir soif ne scauroit avoir plaisir à boire : la satiété est ennuyeuse et faict mal au cœur :
Pinguis amor nimiùmque potens in taedia nobis Vertitur : cl stomacho dulcis ut esca nocel '.
Il n'est rien si enipeschant , si degousté que l'abondance : voire ils sont privés de toute vraye et vive action , qui ne peust estre sans quelque difficulté et résistance : ce n'est pas aller , vivre , agir à eux , c'est sommeiller et comme insensiblement glisser.
Le troisiesme chef de leurs incommodités est au mariage : les mariages populaires sont plus libres et volontaires, faicts avec plus d'affection, de franchise et de contentement. Une raison de cecy peust estre que les populaires trouvent plus de partis de leur sorte à choisir ; les roys et princes qui ne sont pas en foule , comme l'on sait, n'ont pas beaucoup à choisir. Mais l'autre raison est meilleure, qui est que les peuples en leurs mariages ne regardent qu'à faire leurs affaires et s'accommoder ^ les mariages des princes sont souvent forcés par la nécessité publique, sont pièces grandes de Testât et outils servans au bien et repos gênerai du monde. Les grands et souverains ne se marient pas pour eux-mesmes , mais pour le bien de Testât , duquel ils doibvent estre plus amoureux et jaloux que de leurs femmes et de leurs enfans. A cause de quoy il faut souvent qu'ils entendent à des mariages où n'y a amour ny plaisir , et se font entre personnes qui ne se cognoissent et ne se virent jamais , et ne se portent aucune affection : voire tel grand prend une grande , que si estoit moindre , il ne la voudroit pas ; mais c'est pour servir au public , pour asseurer leurs estats et mettre en repos les peuples.
' Un amour qui peut se satisfaire trop facilement se change en dégoût , semblable à ces aliments trop doux qui donnent des nausées. (Ovide, Amor.. eleg. xiv, v. 25.)
Le quatriesme est qu'ils n'ont aucune vraye part aux essais que les hommes font les uns contre les autres par jalousie d'honneur et de valeur , aux exercices de l'esprit ou du corps % qui est une des plus plaisantes choses qui soit au commerce des hommes. Cela vient que tout le monde leur cède, tous les espargnent et ayment mieux celer leur valeur et trahir leur gloire , que de heurter et offenser celle de leur souverain', s'ils cognoissent qu'il aye affection à la victoire. C'est à la vérité par force de respect les traiter desdaigneusement et injurieusement , dont disoit quelqu'un ' que les enfans des princes n'apprenoient rien à droict qu'à manier chevaux , pource qu'en tout autre exercice chascun fieschist soubs eux et leur donne gagné : mais le cheval, qui n'est ny flatteur ny courtisan, met aussi bien par terre le prince que son escuyer. Plusieurs grands ^ ont refusé des louanges et approbations offertes , disans : Je les estimerois, accepterois et m'en ressentirois , si elles partoient de gens libres qui osassent dire ie contraire , et me taxer advenant subject de le faire.
Le cinquiesme est qu'ils sont privés de la liberté d'aller et voyager par le monde '♦, estans comme prisonniers en leurs pays , voire dans leurs palais mesmes , comme enveloppés de gens , de parleurs et regardans , et ce par-tout où ils sont en toutes leurs actions , voire jusques à leur chaire percée , dont le roy Alphonse disoit qu'en cela les asnes estoient de meilleure condition que les roys.
Le sixiesme chef de leurs misères est qu'ils sont privés de toute amitié et société mutuelle , qui est le plus doux et
' Pris dans Montaigne, 1. m, c. 7.
=" C'étoit Carnéades. f^oyez Plutarqce, Comment on pourra distinguer le flalleur d'avec l'ami.
' Charron cite ici une réponse de Julien l'Apostat.
* Ployez le Dialogue de Xénophon , intitulé Eiéron. Au reste , Charron copie ici Montaigne , qui a cité Xénophon. P'oyez les Essais, 1. i ^ c. 42.
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le plus parfaict fruict de la vie humaine , et ne peust estre qu'entre pareils ou presque pareils. La disparité si grande les met hors du commerce des hommes ; tous ces services^ humilités et bas offices , leur sont rendus par ceux qui ne les peuvent refuser, et ne viennent d'amitié mais de subjection,ou pour s'agrandir, ou par coustume et contenance; tesmoin que les meschans roys sont aussi bien servis , révérés , que les bons ; les hays que les aymés : l'on n'y cognoist rien , mesme appareil , mesme cérémonie : dont respondit l'empereur Julien à ses courtisans qui le louoyent de sa bonne justice : Je m'enorgueilliroispar adventure de ces louanges si elles estoient dictes de gens qui osassent m'accuser, et vitupérer mes actions contraires , quand elles y seroient '.
Le septiesme poinct de leurs misères, pire peust-estre que tous et plus pernicieux au public , est qu'ils ne sont pas libres aux choix des personnes , ny en la science vraye des choses. 11 ne leur est permis de sçavoir au vray Testât des affaires , ny de cognoistre , et par ainsi ny employer et appeller tels qu'ils voudroient bien , et seroit bien requis. [Ils sont enfermés et assiégés de certaines gens qui sont ou de leur sang propre , ou qui , pour la grandeur de leurs maisons et offices , ou par prescription , sont si avant en authorité , force et maniement des affaires, qu'il n'est loysible, sans mettre tout au hasard , les mescontenter, reculer, ou mettre en jalousie. Or ces gens-là qui couvrent et tiennent comme caché le prince , empeschent que toute la vérité des choses ne luy apparoisse , et qu'autres meilleurs et plus utiles ne s'en approchent et ne soient cognus ce qu'ils sont : c'est pitié de ne voir que par les yeux et n'entendre que par les oreilles d'autruy, comme font les princes ^. Et ce qui achevé de tous poincts cette misère , c'est qu'ordinai-
' AMMIEN MaRCELLIN , I. XXII, c. 10.
' frayez les belles réflexions de Sénéque à ce sujet , de Beneficiis . l. \i, c. 30.
rement et comme par un destin les princes et grands sont possédés par trois sortes de gens , pestes du. genre humain , flatteurs , inventeurs d'imposts , délateurs, lesquels, sous beau et fauls prétexte de zèle et amitié envers le prince , comme les deux premiers , ou de preud'hommie et reformation comme les derniers , gastent et ruinent et le prince et Testât.
La huictiesme misère est qu'ils sont moins libres et maistres de leurs volontés que tous autres -, car ils sont forcés en leurs procédures par mille considérations et respects , dont il faut souvent qu'ils captivent leurs desseins , désirs et volontés : In maximâ fortunâ minima licentia '. Et cependant au lieu d'estre plaincts , ils sont plus rudement traités et jugés que tous autres : car l'on veust deviner leurs desseins , pénétrer dedans leurs cœurs et intentions, ce que ne pouvant , abditos principis sensus et si quid occultais parât , eœquirere , illicitum , anceps ,• nec ideô assequare % et regardant les choses par autre visage , ou n'entendant assez aux affaires d'estat , requièrent de leurs princes ce qui leur semble qu'ils doibvent , blasment leurs actions , ne veulent souffrir d'eux ce qui est nécessaire , et leur font le procez bien rudement.
Finalement il advient souvent qu'ils font une fin totalement misérable , non seulement les tyrans et usurpateurs , cela leur appartient , mais encores les vrais titulaires ^ -, tesmoins tant d'empereurs romains après Pompée le grand et César, et de nos jours Marie, royne d'Escosse , passée par
■ C'est dans l<i fortune la plus élevée qu'il y a le moins de liberté. (Salluste, Bellum Calilin., c. li.)
" Scruter les sentiments secrets du prince , et ce qu'il se propose de plus caché, c'est une chose illicite et incertaine ; ne cherchez donc point à deviner sa pensée. (Tacite, Annal., 1. vi , c. 8.)
^ C'est l'idée que Juvénal a exprimée dans ces vers de la dixième satire , v. 112 :
Ad generum Cereris sine caede et vulnere pauci Descpndunl reges, et siccû morlc tyranni.