CHAPITRE LXI
Noblesse.
Noblesse est une qualité par tout non commune , mais honorable, introduicte avec grande laison et utilité publique '.
Elle est diverse , diversement prinse et entendue selon les nations et les jugemens ; l'on en donne plusieurs espèces ; selon la plus générale et commune opinion et usage , c'est une qualité de race. Aristote dict que c'est antiquité de race et de richesses '. Plutarque l'appelle vertu de race, iftrii yîiouç ^, entendant une certaine qualité et habitude continuée en la race. Quelle est cette qualité ou vertu, tous n'en sont du tout d'accord , sauf en ce qu'elle soit utile au public : car à aucuns et la pluspart c'est la militaire , aux autres c'est encore la politique , la literaire des sçavans, la palatine ^ des oiïiciers du prince : mais la militaire a l'advantage ; car outre le service qu'elle rend au public comme les autres , elle est pénible , laborieuse , dangereuse , dont elle en est plus digne et recommandable : aussi a-t-elle emporté chez nous, comme par preciput, le titre honorable de vaillance. Il faut donc , selon cette opinion, y avoir deux
' C'est ce que dit Montaigne , 1. m , c. 5.
' Aristote ne dit pas prc^cisément que la noblesse est une antiquité de race, mais bien qu'elle est une antiquité de vertus et de richesses. Voyez Politique, 1. IV, c. 8; 1. v, c. 1.
' Ces deux mots grecs , que Charron a traduits avant de les citer, et qu'il attribue à Plutarque, se trouvent dans Aristote, Politique, l. in, c. 13.
* Celle des officiers du palais du prince.
choses en la vraye et parfaicte noblesse : profession de cette vertu et qualité utile au public, qui est comme la forme ; et la race comme le subject et la matière , c'est-àdire continuation longue de cette qualité par plusieurs degrés et races , et par temps immémorial , dont ils sont appelles à nostre jargon , gentils , c'est-à-dire de race , maison, famille, portant de long-temps mesme nom et faisant mesme profession. Parquoy celuy est vraiement et entièrement noble , lequel faict profession singulière de vertu publique , servant bien son prince et sa patrie , estant sorty de parens et ancestres qui ont faict le mesme.
Il y en a qui séparent ces deux , et pensent que l'un d'eux seul suiïîse à la noblesse , sçavoir la vertu et qualité seule , sans considération aucune de race et des ancestres : c'est une noblesse personnelle et acquise, et si on la prend à la rigueur, elle est rude , qu'un sorti de la maison d'un boucher et vigneron soit tenu pour noble , quelque service qu'il puisse faire au public '. Toutesfois cette opinion a lieu en plusieurs nations , nommément chez les Turcs, mespriseurs de la noblesse de race et de maison , ne faisans compte que de la personnelle et actuelle vaillance militaire. Ou bien l'antiquité de race seule sans profession de la qualité , cettecy est au sang et purement naturelle.
S'il faut comparer ces deux simples et imparfaictes noblesses , la pure naturelle à bien juger est la moindre 5 bien que plusieurs en parlent autrement , mais par grande vanité. La naturelle est une qualité d'autruy et non sienne :
.... Genns et proavos et qnœ non feeimus ipsi. Vis ea nostra puto '
' C'est le sentiment d'une foule d'anciens philosophes , cl entre autres de Plutarque, qui veut qu'on n'ait égard qu'à la seule vertu d'un homme quand il s'agit de l'élever à quelque dignité ; qu'on ne demande jamai.s de qui il est né. Ployez Plittarque , Comparaison de Lysandre el de Sylla.
' La race, les ancêtres, tout ce que nous ne tenons point de nous-
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•Semo vijuitin gloriani nos tram ; ncc qiiodantc nos fuit, nosirum est ' : et qu'y a-t-il plus inepte que do se glorilier de ce qui n'est pas sien? Elle peust tomber en un homme vitieux, vauneant ", très mal nay, et en soy vraiement vilain. Elle est aussi inutile à autruy , car elle n'entre point en communication ny en commerce , comme faict la science ^ la justice, la bonté, la beauté, les richesses ^ Ceux qui n'ont en soy rien de recommandable que cette noblesse de chair et de sang, la font fort valoir, l'ont tousjours en bouche, en enflent les joues et le cueur (ils veulent mesnager ce peu qu'ils ont de bon ) -, à cela les cognoist-on , c'est signe qu'il n'y a rien plus , puisque tant et tousjours ils s'y arrestent. Mais c'est pure vanité , toute leur gloire vient par chetifs instrumens , ab utero , conceptu , par tu * , et est ensevelie soubs le tombeau des ancestres. Comme les criminels poursuivis ont recours aux autels et sepulchres des morts , et anciennement aux statues des empereurs , ainsi ceux-cy, destitués de tout mérite et subject de vray honneur , ont recours à la mémoire et armoiries de leurs majeurs ^. Que sert à un aveugle que ses parens ayent eu bonne veue , et à un bègue l'éloquence de son ayeul ? et néanmoins ce sont gens ordinairement glorieux , altiers , mesprisans les autres : contemptor animus et superhia , commune nobiUtatis malum ^.
La personnelle et l'acquise a ses conditions toutes con-
nièmes, je le regarde à peine comme à nous. (Ovide, Métam., I. xiii, Fable 1, V. 140.)
' Personne n'a pu vivre pour noire gloire; ce qui fui avanl nous n'esl pas à nous. (Sénèque , Ep. xliv. '
' Vaurien.
' Pris dans Monlaigne, l. m, c. à.
•* Du ventre de leur mère, de la conceplion , de l'enfanlemcnt. (Osée, C. IX, V. 11.)
' Ancêtres.
* Le dédain et l'orgueil sont les défaut ordinaires des nobles. (SaltusTE, Bellum Jugurth., lxiv. )
traires et très bonnes ; elle est propre à son possesseur , elle est tousjours en subject digne , et est très utile à autruy. Encores peust-on dire qu'elle est plus ancienne et plus rare que la naturelle ; car c'est par elle que la naturelle a commencé , et en un mot c'est la vraye qui consiste en bons et utiles effects , non en songe et imagination vaine et inutile , et provient de l'esprit et non du sang , qui n'est point autre aux nobles qu'aux autres. Quis generosus? ad virlutem à naturâ benè compositus animus facit nobilem , cui ex quàcumqiie conditione supra for tunam licet sur gère '.
Mais elles sont très volontiers et souvent ensemble , et c'est chose parfaicte : la naturelle est un acheminement et occasion à la personnelle : les choses retournent facilement à leur principe naturel. Comme la naturelle a prins son commencement et son estre de la personnelle , aussi elle ramené et conduict les siens à elle :
Fortes creantur fortibus '.
Hoc unum in nohilitate bonum , ut nobilibus imposita necessitudo videatur , ne à majorum virtute dégénèrent ^ Se sentir sorti de gens de bien , et qui ont mérité du public , est une obligation et puissant esguillon aux beaux exploits de vertu : il est laid de forligner et desmentir sa race.
La noblesse donnée et octroyée par le bénéfice et rescript du prince , si elle est seule, elle est honteuse et plus reprochable qu'honorable^ c'est une noblesse en parchemin, acheptée par argent ou faveur , et non par le sang, comme elle doibt : si elle est octroyée pour le mérite et les services
' Quel est l'homme vraiment noble? celui dont la nature a formé l'ame pour la vertu. Quelle que soit sa condition, il lui appartient de s'élever au-dessus de sa fortune. (Sénèque, Episl. xliv.)
' Les vaillants naissent des vaillants. ( Hor., 1. iv, Ode 4 , v. 29.) ' S'il y a quelque chose de bon dans la noblesse , c'est qu'elle semble imposer à ceux qui naissent nobles l'obligation de ne pas dégénérer de la vertu de leurs ancêtres.