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CHAPITRE LXII

De l'honneur.

L'honneur , disent aucuns et mal ' , est le prix et la recompense de la vertu , ou moins mal, la recognoissance de la vertu , ou bien une prérogative de bonne opinion , et puis du debvoir externe envers la vertu -, c'est un privilège qui tire sa principale essence de la vertu. Autres ^ l'ont appelle son ombre qui la suit et quelquefois la précède , comme elle faict le corps ^ Mais à bien parler, c'est l'esclat d'une belle et vertueuse action , qui rejalit de nostre ame à la veue du monde , et par reflexion en nous-mesmes , nous apporte un tesmoignage de ce que les autres croyent de nous , qui se tourne en un grand contentement d'esprit *.

L'honneur est tant estimé et recherché de tous , que pour y parvenir l'on entreprend , l'on endure , l'on mesprise toute autre chose , voire la vie ; toutesfois c'est une chose bien exil , mince , mal asseurée , estrangere et comme en l'air, fort eslongnée de la chose honorée 5 car non seulement il n'entre point en elle , ne lui est point interne , ou essentiel, mais encores il ne la touche pas (estant le plus souvent ycelle morte ou absente et qui n'en sent rien)^ il s'arreste et demeure seulement au dehors , à la porte , à son

■ Et c'est à tort qu'ils le disent. - Charron semble attaquer ici Bodin, qui définit ainsi l'honneur. Voyez de la Rép., 1. iv, c. 4.

' C'est Sénèque, dont voici les paroles : Gloria umbra virtutis est;... quemadtnodum aliquandn umhra antecedit, aliquando sequitur, ità aliquandô yloria anl'e nos est.... aliquando in averso. (Epist. lxxix.)

' Ce qui suit, jusqu'à la fin de l'alinéa, est pris de ta Philosophie morale des Stoïques, par Duvair, p. 879.

' frayez la Variante XXII, à la fin du volume.

nom qui reçoit ei ports tous les honneurs et deshonneurs , louanges et vitupères, d'où l'on est dict avoir bon nom ou mauvais nom. Tout le bien ou le mal que l'on peust dire de César est porté par ce sien nom. Or le nom n'est rien de la nature et substance de la chose , c'est seulement son image qui la représente , sa marque qui la confronte et sépare des autres, un sommaire qui la comprend en petit volume, l'enlevé et l'emporte toute entière , le moyen d'en jouir et user (car sans les noms n'y auroit que confusion, se perdroit l'usage des choses, periroit le monde, comme richement enseigne l'histoire de la tour de Babel )^ bref l'entredeux et le mitoyen de l'essence de la chose et de son honneur ou deshonneur, car il touche la chose et reçoit tout le bien ou le mal que l'on en dict. Or l'honneur, avant arriver au nom de la chose , faict un tour quasi circulaire , comme le soleil, complet en trois poses principales , l'œuvre, le cueur , la langue : car il commence et se conçoit, comme en la matrice et racine , en ce qui sort et est produict de beau , bon , utile de la chose honorée , c'est ( dict a esté ) l'esclat d'une belle action. Cœli enarrant gloriam Dei : pleni sunt cœli et terra gloriâ tua ' (car quelque valeur, mérite et perfection que la chose aye en soy et au dedans, si elle ne produit rien d'excellent , est du tout incapable d'honneur, et est comme si elle n'estoit point) ^ de là il ' entre en l'esprit et intelligence , où ii prend vie et se forme en bonne , haute et grande opinion : finalement sortant hors de là , et porté par la parole verbale ou escrite , s'en retourne par reflexion , et va fondre et finir au nom de l'autheur de ce bel ouvrage , où il avoit commencé , comme le soleil au lieu d'où il est party , et porte lors le nom d'honneur , de louange , de gloire et renom. Mais pour quelles actions est deu l'honneur ? c'est la ques-

' Les cieux proclament la gloire de Dieu : — le ciel el In terre sont pleins de la gloire. {Psalm. xvui , v. 1.) ' L'honneur, ou plutôt le germe de l'honneur.

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