CONTENANT LES INSTUUCTIONS ET REIGLES GENERALES DE SAGESSE
PREFACE
Al'Ql'EL ï A PE1>CTURE CE>ERALE DE SAGESSE j ET LE SOMMAIRE DU LIVRE.
Ayant, au livre précèdent, ouvert à l'homme plusieurs et divers moyens de se cognoistre , et toute l'humaine condition , qui est la première partie et un très grand acheminement à la sagesse , il faut maintenant entrer en la doctrine d'icelle , et entendre en ce second livre ses reigles et ses advis généraux, reservant les particuliers au hvrc suivant et troisiesme. C'estoit un préalable que d'appeller l'homme à soy , à se taster, sonder , estudier , afin de se cognoistre et sentir ses deffauts et sa misérable condition, et ainsi se rendre capable des remèdes salutaires et nécessaires , qui sont les advis et enseignemens de sagesse.
Mais c'est chose estrange que le monde soit si peu soucieux de son bien et amendement. Quel naturel que de ne se soucier que sa besongne soit bien faicte ? On veust tant vivre , mais l'on ne se soucie de sçavoir bien vivre. Ce que l'on doibt le plus et uniquement sçavoir , c'est ce que moins l'on sçait et se soucie sçavoir. Les inclinations , desseins , estudes, essais , sont (comme nous voyons) dès la jeunesse si divers , selon les divers naturels , compagnies , instructions , occasions : mais aucun ne jette ses yeux de ce costélà , aucun n'estudie à se rendre sage -, personne ne prend cela à cueur , l'on n'y pense pas seulement. Et si par fois , c'est en passant, l'on entend cela comme une nouvelle qui se dict où l'on n'a point d'interest : le mot plaist bien à aucuns , mais c'est tout \ la chose n'est de mise ny de recette
iMi ce siècle d'ane si universelle corruption et contagion. Pour appercevoir le mérite et la valeur de sagesse , il en faut avoir jà quelque air de nature , et quelque teinture. S'il faut s'essayer et s'esvertuer , ce sera plustost et plus volontiers pour chose qui a ses effects et ses fruicts eSclatans , glorieux , externes et sensibles , tels qu'a l'ambition , l'avarice , la passion , que pour la sagesse, qui a les siens doux , sombres , internes et peu visibles. O combien le monde se mescompte! il ayme mieux du vent avec bruict, que le corps , l'essence sans bruict -, l'opinion et réputation , que la vérité. Il est bien vrayement homme (comme il a esté dict au premier livre ) , vanité et misère , incapable de sagesse. Chascun se sent de l'air qu'il haleine et où il vit, suit le train de vivre suyvi de tous ; comment voulez-vous qu'il s'en advise d'un autre? Nous nous suyvons à la piste, voire nous nous pressons , eschauffons , nous nous coiffons et investissons les vices et passions les uns aux autres; personne ne crie , holà ! nous faillons , nous nous mescomptons. Il faut une spéciale faveur du ciel , et ensemble une grande et généreuse force et fermeté de nature pour remarquer l'erreur commune que personne ne sent, de s'adviser de ce de quoy personne ne s'advise , et se résoudre à tout autrement que les autres.
Il y en a bien aucuns et rares, je les voy , je les sens, je les fleure ' et les haleine avec plaisir et admiration ; mais quoy! ils sont ou Democrites ou Heraclites; les uns ne font que se mocquer et gausser , pensant assez monstrer la vérité et sagesse en se mocquant de l'erreur et folie. Ils se rient du monde , car il est ridicule ; ils sont plaisans , mais ils ne sont pas assez bons et charitables. Les autres sont foibles et poureux ^ ; ils parlent bas et à demy bouche -, ils desguisent leur langage; ils meslent et estouffent leurs propositions, pour les faire passer tout doucement parmy tant d'autivs
■ Je les flaire.
' Peureux.