PREMIERE DISPOSITION A LA SAGESSE
* Il faudroit icy, pour la première leçon et instruction à sagesse , mettre la cognoissance de soy et de l'humaine condition , car le premier en toutes choses est de bien cognoistre le subject avec lequel on a affaire , que l'on traicte et manie pour le mener à perfection : mais nous tenons cela desja pour faict-, c'est le subject de tout nostre premier livre : seulement pouvons-nous dire icy pour une répétition sommaire de tout le précèdent , que l'homme aspirant à la sagesse doibtsur toutes choses et avant tout œuvre , bien se cognoistre et tout homme : c'est la vraye science de l'homme : très utile , de très grand estude , fruict et eflî-
' f^oyez la Variante XXIV, à la fin du volume.
cace , car l'homme c'est tout ^ propre au sage , le seul sage se cognoist , et qui bien se cognoist , sage est ; très difficile , car l'homme est extrêmement fardé et desguisé , non seulement l'homme à l'homme , mais chascun à soy-mesme : chascun prend plaisir à se tromper, se cacher, se desrober et trahir : îpsi nobis farto subducimur ' ,• se flattant et se chatouillant pour se faire rire , atténuant ses défauts , enchérissant ce qu'il a de bon , connivant et fermant les yeux pour ne se voir bien clair -, très rare et soucié '^ de bien peu , dont n'est merveilles si la sagesse est si rare, (lar tant peu y a qui en sachent bien la première leçon , ny qui l'estudient , personne n'est maistre à soy-mesme , ny guère à autruy. Aux choses non nécessaires et estrangeres tant y a de maistres et de disciples, en cette-cy point : nous ne sommes jamais chez nous, ny au dedans, nous musons tousjours au dehors; l'homme cognoit mieux toutes autres choses que soy ^ O misère ! O insipience ! Pour estre savant en cette part , faut cognoistre toutes sortes d'hommes , de tous airs, climats, naturels, aages, estais, professions (à cecy sert le voyager et l'histoire), leurs mouvemens, inclinations, actions, non seulement publiques , c'est le moins; elles sont toutes feinctes et artificielles , mais privées , et spécialement les plus simples et naïves , produites de leur propre et naturel ressort -, et aussi toutes celles qui le touchent et intéressent particulièrement; car en ces deux se descouvre le naturel ; puis qu'il les rapporte toutes ensemble, pour en faire un corps entier et jugement universel ; mais spécialement qu'il entre en soy-mesme , se taste , se sonde bien attentivement , qu'il examine chasque pensée , parole, action, ('ertes enfin il apprendra que l'homme est
' Nous nous dérobons furtivement à nous-mêmes. ( Sénèque , Ep. civ.) ^ C'est-à-dire, ètvdc très rare , cl dont peu de personnes se soucient. ' Tous les hommes, ditSocrales, recherchent assez curieusement les affaires d'aulrui ; mais ils ne descendent jamais en eux-mêmes pour s'examiner comme il faut IJpud Xenophontem , lier, mirabil., m.)