‹ De la sagesse; trois livresChapitre 193 sur 456 · LI\ RE 11 , CHAP · texte numérisé non relu

LI\ RE 11 , CHAP

eu vérité d'une part une fort chetive, tbible , piteuse et misérable chose, et en aura compassion, et d'autre part le trouvera tout enflé et boufll de vent , d'orgueil , présomption , désirs, dont il en aura despit , desdain et horreur. Or il a esté sufiisamment jusques au vif despeint et représenté au précèdent livre par divers moyens , en tous sens et à tous visages , c'est pourquoy nous ne parlerons davantage icy de cette cognoissance de l'homme et de soy. Mais bien mettrons-nous icy pour première règle de sagesse , le fruict de cette cognoissance : afiîn que la fin et le fruict du premier livre soit le commencement et l'entrée de ce second. Ce fruict est de se garder et préserver de la contagion du monde et de soy-mesme : ce sont deux maux et deux empeschemens formels de sagesse ^ l'un externe , ce sont les opinions et les vices populaires, la corruption générale du monde : l'autre interne , ce sont les passions nostres : desja se voit combien cecy estdiflicile, et comment se pourra-t-on desfendre et garder de ces deux. La sagesse est difficile et rare , c'est icy le plus grand et presque le seul eiTort qu'il y a pour parvenir à la sagesse , il se faut émanciper et arracher de cette misérable captivité double , publique et domestique, d'autruy et de nous-mesmes, si nous voulons avoir accès à la sagesse : cecy gaigné , le reste sera aysé. Parlons de ces deux maux distinctement.

Quant à l'externe , nous avons ci-devant assez amplement depeinct le naturel populaire , les humeurs estranges du monde et du vulgaire; par où il est aysé de sçavoir ce qui peust sortir de luy. Car puis qu'il est idolastre de vanité, envieux, malicieux, injuste, sans jugement, discrétion , médiocrité , que peust-il délibérer , opiner , juger , résoudre, dire ny faire bien et à droict? Psous avons aussi , comme par exemple, rapporté et cotté (en représentant la misère humaine) plusieurs grandes fautes que commet généralement le monde en jugement et volonté ; par où il est aysé de cognoistre qu'il est tout conlit en erreur et en vice.

A quoy s'accordent les dires de tous les sages , que la pire part est la plus grande ' ; de mille n'en est pas un bon ; le nombre des fols est infmy ; la contagion est très dangereuse en la presse.

Parquoy ils conseillent non seulement de ne tremper point , et se préserver net des opinions , desseins et affections populaires , comme toutes basses , foibles , indigestes , impertinentes et fort souvent fausses , au moins imparfaictes -, mais encores de fuyr sur-tout la tourbe , la compagnie et conversation du vulgaire , d'autant que l'on n'en approche jamais sans son dommage et empirement. La fréquentation du peuple est contagieuse et très dangereuse aux plus sages et fermes qui puissent estre ^ car qui pourroit soustenir l'effort et la charge des vices venant avec si grande trouppe ? Un seul exemple d'avarice ou de luxe faict beaucoup de mal. La compagnie d'un homme délicat amollit peu à peu ceux qui vivent avec luy. Un riche voisin allume nostre convoitise 5 un homme desbauché et corrompu frappe par manière de dire et applique son vice , ainsi qu'une rouille , au plus entier et plus net. Qu'adviendra-t-il donc de ces mœurs ausquelles tout le monde court à bride abattue''?

Mais quoy ! il est très rare et difficile de ce faire -, c'est chose plausible et qui a grande apparence de bonté et justice , que suyvre la trace approuvée de tous ; le grand chemin battu trompe facilement , lata est via ad mortem , ei multi per eam. — Mundus in maligno positus ^ -, nous allons les uns après les autres comme les bestes de compagnie ^ ne sondons jamais la raison , le mérite , la justice -, nous suy vous l'exemple , la coustume , et comme à l'envi

' Hœc pars major esse iiidelur , ideo enim pejor est. (Sénèque , de f^lla beala, c. ii.)

* Cet alinéa est presque entièrement traduit de la \n' ép. de Sénèque.

' Comme elle est large la voie qui conduit à la mort (la perdition} ; et le grand nombre s'y engage. — Le monde est sous l'empire de l'esprit malin. (Math., c. vu , v. 13 ; S. Jeaj< , Epist. i , c. 5, v. 19.)

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nous tresbuchons et tombons les uns sur les autres ; nous nous pressons et attirons tous au précipice ; nous faillons et périssons à crédit : alienis perimus exemplis '. Or celuy qui veust estre sage , doibt tenir pour suspect tout ce qui plaist et est approuvé du peuple , du plus grand nombre : et doibt regarder à ce qui est bon et vray en soy, et non à ce qui le semble et qui est le plus usité et fréquenté , et ne se laisser coiffer et emporter à la multitude , qui ne doibt estre comptée que pour un : unus mihipro populo, etpopiiliis pro uno \ Et quand pour le battre et arrester court , l'on dira , tout le monde dict , croit , faict ainsi , il doibt dire en son cueur, tant pis ^ voicy une meschante caution \ je l'en estime moins, puis que tout le monde l'approuve : comme le sage Phocion ^ lequel voyant le monde applaudir tout haut à quelque chose qu'il avoit prononcé , se tournant vers ses amis assistans , leur dict : Me seroit-il eschappé , sans y penser, quelque sottise, ou quelque lasche et meschante parole, que tout ce peuple icy m'approuve? Quis placere potest populo ,cui pla<et Kir tus? malis artibus quœritur populavis favor *. 11 faut donc , tant qu'il est possible , fuyr la hantise et fréquentation du peuple , sot , imperit , mal eomplesionné , mais surtout se garder de ses jugemens, opinions , mœurs vitieuses , et sans faire bruict tenir tousjours son petit bureau à part. Quod scio non prohat populus, quod probat populus ego nescio. — Sapiens non respicit quid homines judicent, non il quâ populus, sed ut sidéra mundi contrarium iter intendunt, ita hic adversus opiniones omnium vadit \ demourant au monde

' Les exemples d'autnii nous perdent. (Sénèque, de f^itn beuta, c. i.)

'' Un seul est pour moi comme tout le peuple , et tout le peuple comme un seul. (SÉSKQCE, Epist. vu.)

' Plutarqde, l^ie de Phocion: et dans \es Bits notables des rois, princes et capitaines.

* Celui à qui la vertu plaît peut-il plaire au peuple? C'est toujours par de mauvais moyens qu'on parvient à la laveur populaire. [Sé>., Ep. xix.)

^ Ce que je sais , le peuple ne l'approuve pas ; et moi Je uc sais pas ce

sans estre du monde , comme le roignon couvert et fermé de gresse et n'en tient rien : non es Us de mundo, ideà odit vos niundus ' ;

Odi prophanum vulgus et arceo '.

C'est la solitude , tant recommandée par les sages , qui est à descharger son ame de tous vices et opinions populaires , et la r'avoir de cette confusion et captivité , pour la retirer à soy et la mettre en liberté.

L'autre mal et empeschement de sagesse , dont il se faut bien garder, qui est interne et par ainsi plus dangereux, est la confusion et captivité de ses passions et tumultuaires affections , desquelles il se faut despouiller et garantir, afin de se rendre vuide et net , comme une carte blanche , pour estre subject propre à y recevoir la teincture et les impressions de la sagesse , contre laquelle s'opposent formellement les passions : dont ont dict les sages , qu'il est impossible mesme à Jupiter d'aymer, estre en cholere , estre touché de quelque passion , et estre sage tout ensemble ^. La sagesse est un maniement reiglé de nostre ame avec mesure et proportion : c'est une equabilitéetune douce harmonie denos jugemens, volontés , mœurs , une santé constante de nostre esprit : et les passions au rebours ne sont que bonds et volées , accès et recès fiévreux de folie , saillies et mouvemens violens et téméraires.

Nous avons assez despeinct les passions au livre prece-

que le peuple approuve. — Le sage ne se demande point ce que penseront les autres , il ne marche point avec le peuple ; mais comme ces astres qui décrivent une route contraire à celle du reste des étoiles, il se dirige par des opinions contraires à celles du grand nombre. (Sénèque , Epist. xxix; Id. de Constanliâ sapientis, c. xiv.)

' Vous n'êtes point du monde , et c'est pour cela que le monde vous hait. (S. Jean , c. xv, v. 19.)

Loin de moi l'odieus , le profane vulgaire :

(Horace, 1. m , od. i , v. i.j

Ml y a une sentence de Publius Syrus qui dit à peu prés la même chose : Amare et sapere vix Deo concedilur.

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