‹ De la sagesse; trois livresChapitre 199 sur 456 · LIVRE II, CHAP. IL · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. IL

disiKtscr de celte façon de toutes relkiiies, comme de l'Agneau pascal que l'on ne pouvoit manger, des hosties consacrées, des linges teints en huyles sacrées , pourquoy n'en sera-t-il fait de mesme de nos corps et reliques? Faites, je vous prie , pire si vous pouvez que les mettre en terre à la corruption : cela ce semble devroit estre pour ceux qui sont punis du dernier supplice , et gens infâmes , et que les reliques des gens de bien et d'honneur fussent plus dignement traictées : certes de toutes les manières de disposer des corps morts qui reviennent à cinq , sçavoir les donner aux quatre elemens , et aux ventres des animaux , la plus vile, basse , honteuse , est les enterrer , la plus noble et honorable est les brusler. Ayons-en encores un autre, je veux et consens que mon sage aux choses naturelles face la petite bouche , qu'il cache et couvre les parties et les actions que l'on appelle honteuses , et qui feroit autrement j'en aurois horreur et très mauvaise opinion , car presque tout le monde vit ainsi : mais je veux bien, cependant, qu'il juge que de soy, simplement , et selon nature elles ne sont non plus honteuses que le nez et la bouche , le boire et le manger, n'ayant nature, c'est Dieu ', rien fait de honteux, mais c'est par ailleurs que par nature, sçavoir par l'ennemy de nature qui est le péché : la théologie encore plus pudique que la philosophie , nous dict qu'en la nature entière et non encores altérée par le faict de l'homme elles n'estoient point honteuses , honte n'estoit point, elle est ennemye de nature , c'est l'engeance de péché. Je consens de m'habiller comme ceux de mon pays et de ma pro-

' Il faut se souvenir ici de la distinction de l'école entre nature naturante et nature naturée : Natiira naturans est Deus ; nalura nalurata rjus opus. L'expression de Charron n'a plus alors rien d'équivoque. Elle peut , outre cela , s'expliquer par un passage de St. Chrysostôme , que Charron semble presque avoir eu en vue , tant il s'y rapporte : « Quand je parle de la nature, dit ce père , j'entends par là Dieu ; car c'est lui qui est l'auteur de la nature. » (S. Chrysost. inEpisl. ad Corinlh., c. xi, v. 3.)

fession , et si j'estois né ou habitué en ces pays où ils vont nuds , j'en ferois de mesme , mais je ne laisse pas de juger que toutes les deux façons ne sont gueres bonnes , et si j'avois à choisir et ordonner, je prendrois la façon médiocre de ces pays , où ils se couvrent d'un seul et simple couvert , assez léger , aysé , sans façon ny despense , trouvant mauvaise nostre manière , et pire encores que d'aller nud , d'estre si fort enveloppé et enfermé de si grande multitude et variété de couverts , de diverses estoffes , jusque» à quatre, cinq, six, l'un sur l'autre, dont les uns sont doubles , qui vous tiennent pressés , contraints et subjects avec tant de coustures , pièces , attaches. Sans parler de la dissolution, et autres excès abominables et condamnés par toutes bonnes loix, je me contenteray de ces exemples icy j le mesme en pourroit-on faire de toutes loix , coustumes , mœurs , et de ce qui est du fait , combien encores plus des opinions , et de ce qui est du droit?

Si quelqu'un dit que i'ay mal jugé en tous ces exemples, et que généralement si la liberté est donnée de juger de toutes choses , il y a danger que l'esprit s'esgarera et se perdra, se coiffant et remplissant de folles et faulses opinions : je responds au premier qui me touche en particulier, que c'est chose très aysée que je n'aye pas trouvé le vray en toutes ces instances ' , et est chose fort hardie d'en accuser personne , car c'est vouloir dire que l'on sçait où est , et quel est le vray es choses , et qui le sçait ^ ? Or ne trouver pas le vray , ce n'est pas mal juger-, mal juger c'est mal peser, balancer, confronter, c'est-à-dire examiner les raisons, et mal les niveler à la première naturelle et universelle (et

' Unie respondebimus . niimquam expcctare nos cerlissimam rerum comprehensionem .- quoniam in ardno est veri exploralio ; sed ea ire quâ ducil veri similihido. (Sénèque, de Benefic., l. iv, c. 33.)

' Démocrite disoit que la vérité étoil cachée au fond d'un puits : Democritus in profundo veritatem esse demersam. (Cicéron, Aead. Quœsl., 1. I, num. 44.)

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