‹ De la sagesse; trois livresChapitre 200 sur 456 · LIVRE II, CHAP. IL · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. IL

encores pour bien taire ces deux , il ne s'ensuit pas que l'on aye trouvé la vérité). Or, pour le dire simplement, je n'en croy rien , si l'on ne le monstre -, si l'on le monstre par d'autres raisons contraires , plus fortes et puissantes, je luy diray : V ous, soyez le bien-venu, je vous attendois : les oppositions et contradictions raisonnées sont les vrays moyens d'exercer cet office de juger. Je n'avois ces opinions qu'en attendant que vous me les ostassiés , et m'en baillassiés de meilleures , et pour respondre plus au fons et à l'object gênerai du danger qu'il y a en cette liberté , outre qu'il a esté dit et le sera encores plus- par exprès en la troisiesme leçon de sagesse , et chapitre suivant : que la règle qu'il faut tenir en jugeant, et en toutes choses est nature, la naturelle et universelle raison , suyvant laquelle on ne peut jamais faillir : voicy l'autre membre de cette liberté judicieuse que nous allons traicter au long, qui fournira de remède à ce danger prétendu.

L'autre point de cette liberté seigneuriale d'esprit est une inditïerence de goust , et surseance d'arrest et resolution , par laquelle le sage considérant froidement et sans passion toutes choses , comme dict est , ne s'aheurte, ne jure, ne se lie, ou s'oblige à aucune , se tenant tousjours prest à recevoir le vray ou plus vraysemblable qui luy apparoistra , en disant en son interne et secret jugement, ce que les anciens en leurs externes et publics , ita videtur , il semble ainsi , il y a grande apparence de ce costé-là ; que si quelqu'un s'y oppose et contredit , sans s'esmouvoir il est prest à entendre les raisons contraires et les recevoir , les trouvant plus fortes et meilleures, et tousjours au dernier avis qui luy demeure, il pense qu'il y a ou peust avoir mieux , mais qu'il n'apparoist encores. Cette surseance est fondée premièrement sur ces propositions tant célébrées parmy les sages , qu'il n'y a rien de certain, que nous ne sçavons rien, qu'il n'y a rien en nature que le doute , rien de certain que l'incertitude, solum cerlum nihil esse certi, — hoc unum scio quod nil

scia ' : que de toutes choses l'on peut également disputer, que nous ne faisons que quester, enquérir, tastonner à l'entour des apparences, scimus nihil, opinamur verisifnilia^, que la vérité n'est point de nostre acquest , invention , ny prinse , quand elle se rendroit entre nos mains , nous n'avons de quoy nous la vendiquer ^, nous en asseurer et la posséder ; que la vérité et le mensonge entrent chés nous par mesme porte, y tiennent pareille place et crédit, s'y maintiennent par mesmes moyens ^ qu'il n'y a opinion aucune tenue de tous et par-tout , aucune qui ne soit débattue et contestée , qui n'en aye une contraire tenue et soustenue ; que toutes choses ont deux anses et deux visages , qu'il y a raison par-tout , et n'y en a aucune qui n'aye sa contraire ; elle est de plomb , elle plie , tourne et s'accommode à tout ce que l'on veust. Bref, c'est la doctrine et la practique de tous les sages plus grands et plus nobles philosophes , qui ont fait expresse profession d'ignorer, douter, enquérir, chercher. Les autres encores qu'ils ayent esté dogmatistes et alTirmatifs , c'est toutesfois de mines et paroles seulement, pour monstrer jusques où alloit leur esprit au pourchas et queste de la vérité , quam docti fingunl magis quàm norunt^ , donnant toutes choses non à autre, ny plus fort titre que de probabilité et vraysemblance , et les traictans diversement, tantost d'un visage et en un sens, tantost d'un autre , par demandes problematiquement , plustost enquerant qu'instruisant, et monstrant souvent qu'ils ne parlent pas à certes , mais par jeu et par exercice : Non tam id sensisse quod dicerent , quàm exercere ingénia ma-

' Cela seul est certain qu'il n'y a rien de certain. — Je ne sais bien qu'une chose , c'est que je ne sais rien. (Pline, Hist. nat., 1. ii , c. 7 ; So- CRATE , apud Diogen. Laert.)

' Nous ne savons rien , nous ne jugeons que sur des vraisemblances.

^ Nous l'aUribucr.

' Que les doctes imaginent , bien plus qu'ils ne la connoissent réellement.

Page 1