LIVRE 11, CHAP
tcriœ difficultate voluisse çidentur". Et qui croira que Platon aye voulu donner sa republique et ses idées , Pithagoras ses nombres, Epicure ses atomes pour argent contant? Ils prenoient plaisir à pourmener leurs esprits en des uiventions plaisantes et subtiles, quœ ex ingenio finguntiir, non ex scientiœ vi \ Quelques fois aussi ilsontestudié à la dillîculté pour couvrir la vanité de leur sujet , et occuper la curiosité des esprits. Et Aristote , le plus résolu de tous , le prince des dogmatistes etaflirmatifs , le dieu des pedans ^, combien de fois se trouve-t-il empesché , et ne sçait à quoy se resouldre au fait de l'ame ? il est presque tousjours dissemblable à soy , et tant d'autres choses plus basses qu'il n'asceu trouver ny entendre, confessant quelquesfois ingenuement la grande foiblesse humaine à trouver et cognoistre la vérité.
Ceux qui sont venus après d'esprit pedantesque, présomptueux, qui font dire à Aristote et autres tout ce qui leur plaist , et tiennent bien plus opiniastrement leurs opinions qu'eux ne firent jamais , et les desavoueroyent pour disciples s'ils retournoyent , hayssent et condamnent arrogamment cette règle de sagesse , cette modestie et surseance académique , faisant gloire de s'opiniastrer à un party , à tort ou à travers , aymant mieux un alïîrmatif testu et contraire à leur party , contre lequel ils puissent donner et exercer leur mestier , qu'un modeste et paisible qui doute , etsurseoit son jugement , contre lequel leurs coups s'esmoussent , c'est-à-dire un fol qu'un sage , semblables aux femmes,
■ Ils ne paroissent pas tant avoir pensé ce qu'ils disoient qu'avoir voulu exercer leur esprit, par la difficulté du sujet. (Quintil., Inslil. Orat., I. II, c. 17.)
' Vrais jeux de leur esprit, plutôt que des résultats de leur savoir. (SÉ.NÈQUE, Suasoria,]. iv.)
•* Pédans est ici pris en bonne part , et dans son sens primitif de pédagogue , d'instituteur de la jeunesse, quoique l'adjectif, pédanlesqiie soit pris en mauvaise part quelques lignes plus bas.
qui ayment mieux qu'on les contredise jusques à injures , que si par froideur et mespris l'on ne leur disoit rien , par où elles pensent estre desdaignées et condamnées -, en quoy ils monstrent leur iniquité. Car pourquoi ne sera-t-il pas loisible de douter et considérer comme ambiguës les choses sans rien déterminer, comme à eux d'affermer ' ? Pourquoy ne sera-t-il permis de candidement confesser que l'on ignore , puis qu'en vérité l'on ignore , et tenir en suspens et souffrance ce de quoy ne sommes asseurés , contre quoy il y a plusieurs oppositions et raisons? Il est certain, selon tous les sages, que nous ignorons beaucoup plus de choses que n'en sçavons , que tout nostre sçavoir est la moindre partie et presque rien au regard de ce que nous ignorons ^ les causes de nostre ignorance sont infinies , et de la part des choses trop eslongnées ou trop voisines , trop grandes ou trop petites, trop, ou trop peu durables, perpétuellement changeantes ; et de la nostre , et la manière de les cognoistre , qui n'est encores bien apprinse. Et ce que nous pensons sçavoir , nous ne le sçavons ny ne le tenons pas bien , tesmoin que l'on nous l'arrache souvent des poings , et si l'on ne l'arrache pource que nostre opiniastreté est plus forte, au moins l'on nous la conteste, l'on nous y trouble. Or comment serons-nous capables de sçavoir plus et mieux si nous nous aheurtons , arrestons et reposons à certaines choses , et de telle façon que nous ne cherchons rien plus ny n'examinons dadvantage ce que nous pensons tenir? Ils tiennent à honte et foiblesse cette surseance, pource qu'ils ne sçavent que c'est, et n'apperçoyvent que les plus grands en ont fait profession 5 ils rougiroyent , et n'auroyent jamais le cueur de dire franchement , je ne sçay,. tant ils sont frappés d'opinion et présomption de science , et ne sçavent pas qu'il y a une sorte d'ignorance et de doute, plus docte et asseurée , plus noble et généreuse que toute
' D'affirmer.