‹ De la sagesse; trois livresChapitre 202 sur 456 · LIVRE II, CHAP. TI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. TI

leur science et certitude : c'est ce qui a rendu Socrates si renommé et tenu pour le plus sage : c'est la science des sciences et le fruict de tous nos estudes : c'est une modeste, candide , innocente et cordiale recognoissance de la hautesse mystérieuse de la vérité , et de nostre povre condition humaine , pleine de ténèbres , foiblesse , incertitude : Cogitationes mortalium (imidœ, incertœ adinvcntiones nostrœ : — Deus novit cogitationcs hominum , quoniarn vanœ sunt '. Je diray icy que j'ay fait graver sur la porte de ma petite maison que j'ay fait bastiràCondom , l'an 1600 , ce mot , je ne sçay. JMais ils veulent que l'on se sousmette souverainement , et en dernier ressort , à certains principes , qui est une injuste tyrannie. Je consens bien que l'on les employé en tout jugement , et que l'on en face cas , mais que ce soit sans pouvoir regimber , je m'y oppose fort et ferme. Qui est celuy au monde qui aye droict de commander et donner la loy au monde , s'assujettir les esprits , et donner des principes qui ne soyent plus examinables , que l'on ne puisse plus nier ou douter , que l^ieu seul le souverain esprit et le vrai principe du monde , qui seul est à croire pource qu'il le dict? Tout autre est subject à l'examen et à opposition , c'est foiblesse de s'y assujettir. Si l'on veust que je m'assujettisse aux principes, je diray comme le curé à ses paroissiens en matière du temps , et comme un prince des nostres aux secrétaires de ce siècle en faict de religion , Accordez-vous premièrement de ces principes, et puis je m'y sousmettray. Or y a-t-il autant de doute et de dispute aux principes, qu'aux conclusions, en la thèse qu'en l'hypothèse , dont y a tant de sectes entre eux , si je me rends à l'une, j'offense toutes les autres. Ils diront aussi que c'est une grande peine de ne se pouvoir resouldre , demeurer tousjours en doute et perplex , voire qu'il est difficile de se

' Les pensées des hommes sonl timides , et nos prévoyances sont incertaines. — Dieuconnoît les pensées des iiommesj il sait qu'elles ne sont que vanité. [Sapienl., c. ix, v. 14 j Pxnlm. xaii, v. 11.)

tenir longuement en cet estât. Ils ont raison de le dire, car ils le sentent ainsi en eux-mesmes , cela est aux fols et aux foibles : aux fols présomptueux, partisans, passionnés, prévenus et aheurtés à certaines opinions , qui condamnent fièrement toutes les autres , encores qu'ils soyent convaincus , ne se rendent jamais , se despitent et mettent en cholere , ne recognoissent bonne foy : s'ils sont contraints de changer d'advis , les voilà retournés , autant résolus et opiniastres en leur nouveau advis qu'ils estoient auparavant au premier , ne sçavent rien tenir sans passion , et jamais ne dispXitent pour apprendre et trouver la vérité , mais pour soustenir ce qu'ils ont desja espousé et juré. Telles gens ne sçavent rien , et ne sçavent que c'est que sçavoir , à cause qu'ils pensent sçavoir et bien tenir la vérité en leur manche : Pour ce que vous pensez voir , vous n'y voyez rien , dit le docteur de vérité aux glorieux et présomptueux , si guis existimet se scire aliquid , nondiim cognovit quemadmodiim oporteat eum scire \ Aux foibles qui n'ont la force de se tenir droicts sur leurs pieds , faut qu'ils soient appuyés, ne peuvent vivre sinon en mariage, ni se maintenir libres , gens nais à la servitude , craignent les lutins , ou que le loup les mange s'ils estoient seuls. Mais aux sages , modestes , retenus , c'est au rebours la plus seure assiette , le plus heureux estât de l'esprit , qui par ce moyen se tient ferme , droit , rassis , inflexible , tousjours libre et à soy : hoc liberiores et solutiores sumus, quia intégra rwbis judicandi potestas manet''. C'est un très doux, paisible, et plaisant séjour, où l'on ne craint point de faillir ny se mescompter, l'on est à l'abry et hors de tous dangers de participer à tant d'erreurs produits par la fantaisie humaine , et dont tout le

* Si quelqu'un se flatte de savoir quelque chose , c'est qu'il n'a pas encore appris de quelle manière on doit savoir. (S. Paul, E'pi%l. 1" aux Corinlh., c. viii, v. 2.)

" Nous sommes plus liores et sans aucune contrainte , parce qu'il nous reste pleinement le pouvoir de prendre une détermination.

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