LIVRE II, CHAP. IL
monde est plein , de s'inf'rasquer ' en querelles , divisions . disputes, d'offenser plusieurs partis, de se desmentir et desdire de sa créance, de changer, se repentir, se r'adviser : car combien de fois le temps nous a-t-il fait voir que nous estions trompés et mescomptés en nos pensées, et nous a forcé de changer d'opinions? Bref, c'est se tenir en repos et ti-anquillité d'esprit, loin des agitations et des vices qui viennent de l'opinion de science que nous pensons avoir des choses; car de là viennent l'orgueil , l'ambition , les désirs inmioderés , l'opiniastreté , présomption , amour de nouvelleté , rébellion , désobéissance : d'où viennent les troubles, sectes, hérésies, séditions, que des fiers, aflirmatifs et opiniastres résolus, non des académiques, des modestes, indifferens, neutres, sursoyans, c'est-à-dire sages? Mais je leur diray bien davantage : c'est la chose qui faict plus de service à la pieté , religion et opération divine que tout autre qui soit, bien loin de la heurter : service , dis-je , tant pour sa génération et propagation que pour sa conservation. La théologie , mesme la mystique , nous enseigne que pour bien préparer nostre ame à Dieu , et à l'impression du Saint-Esprit , il la faut vuider, nettoyer , despouiller , et mettre à nud de toute opinion , créance , affection ; la rendre comme une carte blanche , morte à soy et au monde , pour y laisser vivre et agir Dieu , chasser le viel possesseur pour y establir le nouveau , expurgate vêtus fermentum, — exuite veterem hominerw , dont il semble que pour planter et installer la chrestienté en un peuple mescreant et infidèle, comme maintenant en la Chine , ce seroit une très belle méthode de commencer par ces propositions et persuasions : que tout le sçavoir du monde n'est que vanité et mensonge : que le monde est tout confit, deschiré et vilaine d'opinions phantasques for-
' S'enlremellre.
' Purifiez-vous du vieux levain. — Dépouillez le vieil homme. (S. Taul, Ep. Vaux Corinlh., c. v, v. 7.)
gées en son propre cerveau : que Dieu a bien créé l'homme pour cognoistre la vérité , mais qu'il ne la peut cognoistre desoy, ni par aucun moyen humain. Et faut que Dieu mesme , au sein duquel elle réside , et qui en a faict venir l'envie à l'homme , la révèle , comme il a fait : mais que pour se préparer à cette révélation , il faut auparavant renoncer et chasser toutes opinions et créances , dont l'esprit est desja anticipé et abbrevé , et le lui présenter blanc , nud et prest. Ayant bien battu et gaigné ce poinct , et rendu les hommes comme académiciens et pyrrhoniens , faut proposer les principes de la chrestienté , comme envoyés du ciel , apportés par l'ambassadeur et parfait confident de la Divinité , authorisé et confirmé en son temps par tant de preuves merveilleuses et tesmoignages très authentiques : voylà comme cette innocente et candide surseance et vacuité de resolution est un grand moyen à la vraye pieté, non seulement recevoir comme je viens de dire , mais conserver-, car avec elle n'y aura jamais d'heresies et opinions triées, particulières , extravagantes : jamais académicien ou pyrrhonien ne sera hérétique , ce sont choses opposites : l'on dira peut-estre qu'il ne sera jamais aussi chrestien ny catholique , car aussi bien sera-t-il neutre et sursoyant à l'un qu'à l'autre : c'est mal entendre ce qui a esté dict, c'est qu'il n'y a point de surseance, ne lieu de juger, ny liberté, en ce qui est de Dieu. Il le faut laisser mettre et graver ce qu'il luy plaira et non autre. J'ai fait ici une digression à l'honneur de cette nostre règle contre ses haineurs. Revenons.
Après ces deux , juger de tout, surseoir la détermination, vient en tiers lieu l'universalité d'esprit , par laquelle le sage jette sa veue et considération sur tout l'univers 5 il est citoyen du monde comme Socrates , il embrasse d'affection tout le genre humain , il se promené par-tout comme chés soy , voit comme un soleil , d'un regard égal , ferme et indiffèrent, comme d'une haute guette • tous les changemens,
' Fedetle.