LIVRE II, CHAP. 11. ;iOl
diversités et vicissitudes des choses, sans se varier, et se tenant tousjours mesme à soy , qui est une livrée de la Divinité , aussi est-ce le haut privilège du sage , qui est l'image de Dieu en terre. Ma^na et generosa T'es animus humanus , nullos sibiponi nisi communes et cum Deo terminas patitur \ — Non idem sapientem qui cœteros terminus incluait , omnia illi secula ut Deo serviunt ^ — Nullum seculum magnis ingeniis clausum , nullum non cogitationi pervium tempus ^ — ^ Quam naturale in inunensum mentem suam extendere \ — in hoc à naturel formatus homo ut paria Dits velit, ac se in spatiurn suum extendat °. Les plus beaux et plus grands esprits sont les plus universels , comme les plus bas et plats sont les plus particuliers : c'est sottise et foiblesse de penser que l'on doit croire, faire, vivre par-tout comme en son village, son pays, et que les accidens qui adviennent icy touchent et sont communs au reste du monde : le sot , si l'on recite y avoir d'autres mœurs , coustumes , loix , opinions contraires à celles qu'il voit tenir et usiter, ou il les mescroit et dit que ce sont tables , ou bien il les abomine et condamne promptement comme barbarie, tant il a l'ame partiale, teinte et asservie aux siennes municipales, lesquelles il estime seules vrayes, naturelles, universelles. Chascun appelle barbarie ce qui n'est de son goust et usage ^,
' L'esprit humain , ceUe substance active et noble, ne souffre pas qu'on lui impose d'autres bornes que celles qui lui sont communes avec ia Divinité. (SÉNÈQUE, Episl. en.)
' Le sage n'est pas renfermé dans les mêmes limites que les autres hommes ; tous les siècles lui obéissent comme à Dieu. (Sénèque, de Brcvitale Vilœ, c. xv.)
' Il n'est point de siècles fermés aux sublimes génies , point de temps inaccessibles à la pensée. (Sénèque, Epnt., en.)
' Il est si naturel que l'esprit plane dans l'immensité! (Sén., Ep. eu.)
^ La nature a formé l'homme de telle sorte, qu'il cherche toujours à s'étendre dans sa sphère, à devenir l'égal des dieux. (Sén., Ep. icii.)
' MO.NTAIGNE, 1. 1, c. 30.
et semble que nous n'avons autre touche de vérité et raison que l'exemple et l'idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Telles gens ne jugent rien ny ne peuvent , sont esclaves de ce qu'ils tiennent ; la forte prévention et anticipation d'opinions les possède entièrement , ils en sont tellement coiffés , qu'ils ne s'en peuvent plus deffaire ny desdire : or , la partialité est ennemie de liberté et maistrise ; le palais prévenu et frappé d'un goust particulier , ne peust plus bien juger des autres , l'indiffèrent juge de tous : qui est attaché en un lieu , est banni et privé de tous les autres : la carte teinte d'une couleur n'est plus capable des autres , la blanche l'est de toutes : le juge prévenu , inclinant et favorable à une part, n'est plus droit, entier, ny vray juge. Or il se faut affranchir de cette brutalité et se présenter comme en un tableau cette grande image de nostre mère nature en son entière majesté , remarquer là dedans un royaume , un empire , voire tout ce monde visible , comme le trait d'une pointe très délicate , et y lire une si générale et constante variété , en toutes choses , tant d'humeurs, de jugemens , créances, coustumes, loix, tant de remuemens d'estats , changemens de fortune , tant de victoires et conquestes ensevelis , tant de pompes , cours , grandeurs esvanouyes : par là l'on apprend à se cognoistre, n'admirer rien , ne trouver rien nouveau , ny estrange , s'affermir et resouldre par-tout. Pour obtenir cet esprit universel , cette générale indifférence , que l'on considère ces quatre ou cinq poincts :
La grande inégalité , et différence des hommes au naturel , forme , composition , dont a esté ja parlé.
La grande diversité des loix , coustumes , mœurs , religions, opinions, usances, dont sera cy après parlé.
Les diverses opinions, raisons, dires des philosophes touchant l'unité et pluralité, l'éternité et temporalité, le commencement et fin , la durée et continuation , les aages , estats, changemens, vicissitudes du monde et de ses par-