‹ De la sagesse; trois livresChapitre 206 sur 456 · LIVRE II, CHAP · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP

que les aisnés succèdent à tout le bien , que le promeu à un beau et grand grade , prend un nouveau nom , et quitte le sien , subsides tyranniques , armoiries , sauts de batteleurs , musique d'instrumens , toutes sortes de nos jeux , artillerie , imprimerie. Par tous ces discours , nous tirons aisément ces conclusions : que ce grand corps que nous appelions le monde, n'est pas ce que nous pensons et jugeons-, que ny en son tout , ny en ses parties, il n'est pas tousjours mesme , ains en perpétuel flux et reflux ; qu'il n'y a rien dict , tenu , creu , en un temps et lieu qui ne soit pareillement dict, tenu, creu, et aussi contredict, reprouvé , condamné ailleurs -, estant l'esprit humain capable de toutes choses , roulant tousjours ainsi le monde, tantost le mesme , tantost divers ; que toutes choses sont enfermées etcomprinses dedans ce cours et révolution de nature , subject à la naissance , changement , lin, à la mutation des temps, lieux, climats, ciels, airs, terroirs. Et de ces conclusions nous apprendrons;! n'espouserrien, ne jurer à rien, n'admirer rien , ne se troubler de rien , mais quoy qu'il advienne, que l'on crie, tempeste, se resouldre à ce poinct, que c'est le cours du monde , c'est nature qui faict des siennes : mais pourvoir par prudence, qu'aucune chose ne nous blesse par nostre foiblesse et lascheté. C'est assez dit de cette parfaicte liberté du jugement, establie de ces trois pièces, juger de tout , ne juger rien, estre universel, en laquelle je me suis plus arresté , pource que je sçay qu'elle n'est du goust du monde, est ennemie du pedantisme, aussi bien que la sagesse, mais qui est le beau fleuron de sagesse qui nous préserve de deux escueils contraires , où se perdent ordinairement les populaires, sçavoir testuës, opiniastres, honteuses desdites, repentirs, changemens, et l'on se maintient en une douce , paisible et asseurée modestie et grande liberté d'esprit , noble et magnifique universalité. C'est cette grande qualité et sufljsance de Socrates , le coriphée des sages , par l'adveu de tous , duquel il est dict ,

comme discourt Plutarque , qu'il n'enfantoit point , mais servant de sage-femme , faisoit enfanter les autres ' . C'est à peu près , et en quelque sens l'ataraxie '^ des pyrrhoniens, la neutralité et indifférence des académiciens, de laquelle est germain ou procède ne s'estonner de rien , ne rien admirer, le souverain bien de Pythagoras , la magnanimité d'Aristote,

Nil admirari , propé res est una , Numici, Solaque quœ possit facere et servare bealum '.

Est-ce pas chose estrange que l'homme ne la veust gouster, voire s'offense d'en ouyr parler , ayme mieux demourer esclave, courir d'un party à un autre, que d'estre à soy, vivre du sien , estre par-dessus tout , et aller par-tout également? N'y a-t-il pas lieu de s'escrier avec Tibère, et beaucoup plus justement , ô homines ad servitutem nati ^ ! Quel monstre = de vouloir toutes choses libres, son corps, ses membres., ses biens, et non son esprit, qui toutefois seul est né à sa liberté? L'on veust bien se servir de tout ce qui est au monde, qui vient d'orient, d'occident pour le bien et service du corps , nourriture , santé , ornement , et le tout accommoder à son usage , mais non pour la culture de son esprit , son exercice , bien et enrichissement , ^ mettent leur corps aux champs , et tiennent leur esprit en serre.

L'autre liberté qui est de volonté , doit estre encores en plus grande recommandation au sage. Nous ne parlons pas icy du libéral arbitre de l'homme , à la façon des theolo-

' Ployez Plutarque, Questions platoniques.

' ATstp |ia., tranquillité exempte de toute émotion; mot formé de «t privatif, et de aapaçic, trouble.

^ Ne rien admirer, c'est presque l'unique moyen , Numicus , de devenir «t de rester heureux. (Horace, Episl. 6, liv. i, v. 1.)

* O hommes, nés pour la servitude ! (Tacite, Annal., 1. m , c. 65.; -'t Quelle chose étrange , extraordinaire , du latin monstrum.

•^Sous-entendu ils.

Page 1