LIVRE II, CHAP. III
Certes il ne reste plus aucune image ny trace de nature en nous , il la faut aller chercher aux bestes , où cet esprit brouillon et inquiet , ce vif argent, ny l'art, ny la belle cérémonie , ne l'ont peu altérer ; elles l'ont pure et entière , sinon qu'elle soit corrompue par nostre hantise et contagion, comme elle est aucunement'. Tout le monde suit nature , la règle première et universelle , que son autheur y a mis et establi , sinon l'homme seul qui trouble la police et Testât du monde ^ avec son gentil esprit et son libéral arbitre , c'est le seul desreglé et ennemy de nature.
Voyci donc la vraye preud'hommie (fondement et pivot de sagesse), suivre nature, c'est-à-dire la raison. Le bien, le but et la fin de l'homme auquel gist son repos , sa liberté, son contentement , et en un mot sa perfection en ce monde, est vivre et agir selon nature ; quand ce qui est en luy le plus excellent commande , c'est-à-dire la raison , la vraye preud'hommie est une droite et ferme disposition de la volonté, à suivre le conseil de la raison *. Et comme l'aiguille frottée à l'aimant ne s'arreste jamais qu'elle ne voye son nort, et par là se dresse et conduit la navigation, ainsi l'homme n'est jamais bien , voire il est comme desnoué et disloqué s'il ne vise droit , et ne conduit le cours de sa vie , ses mœurs, ses jugemens et volontés selon cette loy première, divine, naturelle, qui est un flambeau interne et domestique , toutes les autres ne sont que ses rayons.
Mais pour l'effectuer et venir à la pratique, il est bien plus aysé aux uns qu'aux autres. Il y en a qui ont leur naturel particulier, c'est-à-dire le tempérament, et la trempe si bonne et si douce (ce qui vient principalement de la première conformation au ventre de la mère , et puis du laict de la nourrice , et de toute cette première et tendre éducation ) qu'ils se trouvent sans effort et sans art ou discipline , tous
' En quelque façon.
* yoijez la Fanante XXIX, à la lin du volume.
portés et disposés à la bonté et preud'hommie , c'est-à-dire à suyvre et se conformer à la nature universelle , dont ils sont dits bien nés , gaudeant benè nati. Cette telle preud'hommie naturelle et aysée , et comme née avec nous , s'appelle proprement bonté , qualité d'ame bien née et bien réglée , c'est une douceur , facilité et debonnaireté de nature, non pas (afiin que personne ne se trompe) une mollesse, une féminine, sotte, bonasse et vicieuse facilité, qui fait qu'on veust plaire à tous , et ne desplaire ni offenser personne , encores qu'il y ait subject juste et légitime , et que ce soit pour le service de la raison et de la justice. D'où il advient qu'ils ne veulent s'employer aux actions légitimes, quand c'est contre ceux qui s'en offensent , ni aussi refuser du tout les illégitimes , quand c'est envers ceux qui y consentent. D'eux on dict , et est cette louange injurieuse , il est bon , puis qu'il est bon mesme aux meschans j et cette accusation vraye , comment seroit-il bon , puis qu'il n'est pas mauvais aux meschans? il faudroit plustost appeller cette telle bonté , innocence , selon qu'on appelle les petits enfans , brebis, et autres telles bestes innocentes. Mais une active , forte , masle et efficace bonté, qui est une prompte, aysée et constante affection à ce qui est bon, droict , juste , selon raison et nature.
Il y en a d'autres si mal nés , qu'il semble que ( comme des monstres) leur naturel particulier soit faict comme en despit de la nature universelle , tant ils luy sont revesches. En ce cas , le remède pour corriger , reformer, adoucir, apprivoiser et redresser cette mauvaise, aspre, sauvage et tortue nature, la ployer et appliquer au niveau de sa générale et grande maistresse, la nature universelle, est de recourir à l'estude de la philosophie (comme fitSocrates) et à la vertu , qui est un combat et un effort pénible contre le vice , un estude laborieux qui requiert du temps, de la peine ot de la discipline. Virtus in arduo et circa difficile , ad januam virfutis excubant labor et sudor :■ Dii mortali-^
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bus virtutem laboris pretio vendiderunt '. Ce n'est pour enter ou introduire une nouvelle , estrangere ou artiticielle preud'hommie , et ainsi accidentale , et telle que cy-dessus j'ay dit n'estre la vraye , mais c'est en estant les empeschemens , pour reveiller et rallumer cette lumière presque esteinte et languissante , et faire revivre ses semences presque estouffées par le vice particulier et mauvais tempérament de l'individu; comme en ostant la taie de devant l'oeil , la veue se recouvre , et la poussière de dessus le miroir , l'on y voit clair.
Par tout cecy se voit qu'il y a deux sortes de vraye preud'hommie : l'une naturelle , douce , aysée , equable , dite, bonté ; l'autre acquise , dillicile , pénible et laborieuse , dite vertu : mais à bien dire il y en a encores une troisiesme , qui est comme composée des deux , et ainsi seront trois degrés de perfection. Le plus bas est une facile nature et débonnaire , degoustée par soy-mesme de la desbauche et du vice; nous l'avons nommé bonté, innocence : le second plus haut, qu'avons appelle vertu, est à empescher de vive force le progrès des vices, et s'estant laissé surprendre aux émotions premières des passions , s'armer et se bander pour arrester leur course et les vaincre : le troisiesme et souverain est d'une haute resolution et d'une habitude parfaicte , estre si bien formé , que les tentations mesmes n'y puissent naistre , et que les semences des vices en soient du tout déracinées, tellement que la vertu leur soit passée en complexion et en nature. Cettuy dernier se peust appeller perfection : luy et le premier de bonté se ressemblent, et sont differens du second , en ce qu'ils sont sans bruit, sans peine , sans effort. C'est la vraye teinture de l'ame , son train
' La vertu est dans un lieu de difficile accès; le travail et la fatigue sont toujours à la porte de la vertu : les dieux immortels nous ont vendu la vertu au prix du travail. — Sénèque pensoit bien différemment, lorsqu'il dit : Nec, ut quibusdam visum est , arduum in virtules, et asperum lier est . pUmo ademtiui. L. i., de Ira. c. i'i.]
naturel et ordinaire , qui ne couste rien : le second est tousjours en cervelle et en contraste. Ce dernier et parfait * est acquis par un long estude et sérieux exercice des règles de la philosophie , joint à une belle , forte et riche nature : car il y faut tous les deux , le naturel et l'acquis. C'est à quoy estudioient ces deux sectes , la stoïcienne , et encores plus l'épicurienne (ce qui sembleroit estrange, si Seneque et d'autres encores anciens ne l'attestoient , qui en sont bien plus à croire que tous les autres plus modernes) , qui avoit pour ses jouets et esbats la honte , l'indigence , les maladies, les douleurs, les géhennes, la mort-, non seulement ils mesprisoient , soustenoient patiemment , et vainquoient toutes aspretés et difficultés ^ mais ils les recherchoient , s'en esjouissoient et chatouilloient , pour tenir leur vertu en haleine et en action , laquelle ils rendoient non seulement ferme , constante , grave et severe , comme Caton et les Stoïciens , mais encores gaye , riante , enjouée , et s'il est permis de dire , folastre.
Sur la comparaison de ces trois il semble à aucuns ( qui n'apperçoivent la hauteur et valeur du troisiesme ) que le second de la vertu, à cause de ses difficultés, dangers, efforts , emporte l'honneur , et comme disoit Metellus , c'est chose par trop lasche et vilaine de mal faire ^ : faire du bien où n'y a peine ny danger, c'est chose commune et trop aysée -, mais faire bien où y a danger et peine , c'est le debvoir d'un homme de bien et de vertu : c'est le mot du divin philosophe , y-À>.i%a rct xcx» ^ Mais pour en dire au vray ce qui en est, outre que la difficulté, comme est dit par nous ailleurs , n'est pas vraye , ny juste et légitime cause d'estimer une chose , il est certain qu'en chose pareille , le naturel vaut mieux que l'acquis, qu'il est bien plus noble, plus
* Voyez la Variante XXX, à la fin du volume. ' ^oyer Plut ARQUE , Vie de Marins.
" Les belles choses sont diflficiles. Ce sont les derniers mots du dialogue de Platon , intitulé Hippias Major, sive de Pulchro.