‹ De la sagesse; trois livresChapitre 219 sur 456 · LIVRE II , CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE II , CHAP. IV

qu'ils ne s'en peuvent plus desdire , et sont contraints de mener une vie pleine d'incommodités et de repentirs.

Mais aussi vient-il souvent du défaut grand de celuy qui en délibère , qui est ou de ne se cognoistre pas bien , et trop présumer de soy : dont il advient qu'il faut ou quitter honteusement ce que l'on a entreprins , ou supporter beaucoup de peine et de tourment en s'y voulant opiniastrer. Il se faut souvenir que pour lever un fardeau, il fiiut avoir plus de force que le fardeau , autrement l'on est contraint , ou de le laisser ou de succomber dessous ' : l'homme sage ne se charge jamais de plus d'atfaires qu'il ne peust exécuter : or de ne se pouvoir arrester à quelque chose, mais changer de jour à autre , comme font ceux à qui rien ne plaist et ne satisfait , que ce qu'ils n'ont pas , tout leur fait mal au cueur et les mescontente, aussi bien le loisir, que les affaires , le commander que l'obéir : telles gens vivent misérablement et sans repos , comme gens contraints : ceux-là aussi ne se peuvent tenir coy, ne cessent d'aller et venir sans aucun dessein , font des empeschés ^ et ne font rien -, les actions d'un sage homme tendent tousjours à quelque fin certaine : Magnam remputa iinuin hominem agere : prœtcr sapientem nemo unum agit : multiformes sumus ^ Mais la pluspart n'en délibère point ny n'en consulte , l'on se laisse m.ener comme bulles , ou emporter au temps, compaignie, occasion, et ne sçauroit dire pourquoy il est plustost de cette vacation que d'une autre, sinon que son père en estoit ou bien que sans y penser il s'y est

• Ceci est pris de Sénéque {de TranquillUate animi, v) : Mslimanda axint ipsa quœ aggredimur, et vires noslrœ cum rébus quas (entaluri sumus, comparandœ. Débet enim sempcr plus esse virium in lalore quam in onere. Neeesse est opprimant onera quœ ferente majora sunt.

' Font les affairés.

' Crois qu'une grande chose ne peut être faite que par un homme seulement ; mais il n'y a que le sage qui s'occupe d'une seule affaire : nous aimons presque tous à paroître sous diverses formes. (Sénèque, Fp. cxx.)

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trouvé tout porté , et y a continué , tellement que comme il n'a bien considéré l'entrée, il n'en sçauroit aussi trouver l'issue, pauci sunt qui consilio se suaque disponant, cœteri eorum more qui fluminibus innatant , non eunt sed feruntur '.

Or pour se bien porter en cecy, bien choisir, et puis bien s'en acquitter , il faut sçavoir deux choses et deux naturels -, le sien , sa complexion , sa portée et capacité , son tempérament, en quoy l'on excelle et Ton est foible, à quoy propre et à quoy inepte. Car aller contre son naturel, c'est tenter Dieu , cracher contre le ciel , se tailler de la besongne pour ne la pouvoir faire , nec quidquam sequi quod as sequi nequeas *, etîs'exposer à la risée et mocquerie. Puis '^ celuy des affaires, c'est-à-dire de Testât , profession et genre de vie qui se propose^ il y en a auquel ^ les affaires sont grands et pesans, autres où sont dangereux, autres où les affaires ne sont pas si grands , mais ils sont meslés et pleins d'embarrassemens , et qui traisnent après soy plusieurs autres affaires , ces charges travaillent fort l'esprit. Chasque profession requiert plus spécialement une certaine faculté de l'ame , l'une l'entendement , l'autre l'imagination , l'autre la mémoire. Or pour cognoistre ces deux naturels , le sien et celuy de la profession et train de vie , ce qui a esté dict des temperamens divers , des parties et facultés internes, y servira beaucoup. Ayant sçeu ces deux naturels , les faut confronter ensemble , pour voir s'ils se pourront bien joindre et durer ensemble , car il faut qu'ils s'accordent , si l'on a à contester avec son naturel , et le

' Pour disposer d'eux, de leur vie entière, il est très peu d'hommes qui délibèrent avec maturité : les autres , comme s'ils étoient sur un fleuve, se laissent emporter au cours de l'eau. (Sénèque, Epist. xxiii.)

' Il ne faut pas tendre vers un but qu'on ne peut atteindre. (Cicéron, de Offic, 1. i, c. 31.)

- C'est-à-dire, il faut de plus bien connoître le genre des affaires, etc.

* n y a lel état dans lequel, etc,

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