LIVRE 11, CHAP. V
aux meschans après cette vie , certaine profession externe de prier, invoquer, honorer et servir Dieu. Pour se faire valoir et recevoir, elles allèguent et fournissent , soit de fait et en vérité, comme les vrayes , ou par imposture et beau semblant, des révélations, apparitions, prophéties, miracles, prodiges , sacrés mystères , saints. Toutes ont leur origine et commencement , petit , foible , humble , mais peu à peu par une suite et acclamation contagieuse des peuples , avec des fictions mises en avant , ont prins pied , et se sont authorisées , tellement que toutes sont tenues avec afiirmation et dévotion , voire les plus absurdes. Toutes tiennent et enseignent que Dieu s'appaise , se fleschit et gaigne par prières , presens , vœux et promesses , festes , encens. Toutes croient que le principal et plus plaisant service à Dieu et puissant moyen de l'appaiser, et pratiquer sa bonne grâce , c'est se donner de la peine, se tailler, imposer et charger de force besongne difficile et douloureuse , tesmoin par tout le monde et en toutes les refigions , et encore plus aux fausses qu'aux vrayes , au mahumetisme qu'au christianisme , tant d'ordres, compagnies , hermitages et confrairies destinées à certains et divers exercices , fort pénibles et de profession estroite , jusques à se deschirer et descoupper leurs corps , et pensent par-là mériter beaucoup plus que le commun des autres, qui ne trempent en ces afflictions et tourmens comme eux , et tous les jours s'en dressent de nouvelles , et jamais la nature humaine ne cessera , et ne verra la fin d'inventer des moyens de se donner de la peine et du tourment ; ce qui vient de l'opinion que Dieu prend plaisir et se plaist au tourment et deffaite de ses créatures , laquelle opinion est fondamentale des sacrifices , qui ont esté universels par tout le monde , avant la naissance de la chrestienneté , et exercés non seulement sur les bestes innocentes , que l'on massacroit avec effusion de leur sang , pour un précieux présent à la Divinité , mais ( chose estrange de l'yvresse du genre humain ) sur les enfans , petits , innocens , et les
hommes faits , tant criminels que gens de bien , coustume pratiquée avec grande religion par toutes nations ; Getes , qui entre autres cérémonies et sacrifices, despeschent vers leur dieu Zamolxis , de cinq en cinq ans , un homme d'entre eux pour le requérir des choses nécessaires. Et pour ce qu'il faut que ce soit un qui meure tout à l'instant , et qu'ils l'exposent à la mort d'une certaine façon douteuse , qui est de le lancer sur les pointes de trois javelines droites , il advient qu'ils en despeschent plusieurs de rang , jusques à ce qu'il vienne un qui s'enferre en lieu mortel , et expire soudain , estimant cettuy-là estre propre et favorisé , les autres non : Perses, tesmoin le fait d'Amestris , mère de Xerxes % qui en un coup enterra tous vifs quatorze jouvenceaux , des meilleures maisons , selon la religion du pais : anciens Gaulois , Carthaginois , qui immoloient à Saturne leurs enfans , presens pères et mères : Lacedemoniens , qui mignardoient leur Diane, en faisant fouetter déjeunes garçons en sa faveur, souvent jusques à la mort : Grecs , tesmoins le sacrifice d'Iphigenia : Romains , tesmoins les deux Decies ; quœ fuit tanta iniquitas Deorum ut plaçait pop. Rom. non pos sent , nisi taies viri occidissent'' : Mahumetans , qui se balaffrent le visage , l'estomach , les membres , pour gratifier leur prophète : les Indes nouvelles , orientales et occidentales : et au Themistitan ^, cimentant leurs idoles de sang d'enfans. Quelle aliénation de sens , penser flatter la divinité par inhumanité , payer la bonté divine par nostre affliction, et satisfaire à sa justice par cruauté? justice donc
' Amestris étoit femme de Xerxes , Amyot a trompé Montaigne et Charron , en mettant par inadvertance le mot de m'ere dans le Traité de la Superstilion , traduit de Plutarque.
' Gomment a-t-on pu supposer les dieux assez iniques pour ne vouloir pas pardonner au peuple romain, si de tels hommes ne périssoient? (Cic, de Natur. Deor., 1. m , c. 6. )
^ Grande contrée de l'Amérique Septentrionale, comprenant la province du Mexique et la partie méridionale de celle de TIascala. Ondonnoit aussi ce nom à la ville de Mexique et à la province qui en dépendoit-