LIVRE II, CHAP. V
aflamée de sang humain , sang innocent , tiré et respandu avec tant de douleurs et tourmens , ut sic DU placentur, quemadmodùm ne homines quidem sœviunt ' -, d'ovi peut venir cette opinion et créance , que Dieu prend plaisir au tourment , et en la defaitte de ses œuvres , et de l'humaine nature ? suivant cette opinion , de quel naturel doit estre Dieu? mais tout cela a esté aboly par le christianisme , comme a esté dit cy-dessus.
Elles ont aussi leurs difierences , leurs articles particuliers et séparés , par lesquels elles se distinguent entre elles , et chascune se préfère aux autres , et se confie d'estre la meilleure et plus vraye que les autres , et s'entre-reprochent aussi les unes aux autres quelques choses, et par-là s'entrecondamnent et rejettent.
Mais l'on n'est point en doubte ny en peine de sçavoir quelle est la vraye , ayant la Chrestiennc tant d'advantages et de privilèges si hauts et si authentiques par dessus les autres, et privativement d'icelles. C'est le subject de ma Seconde Vérité'', où est montré combien toutes les autres demeurent au dessoubs d'elle.
Or comme elles naissent l'une après l'autre, la plus jeune bastit tousjours sur son aisnée , et prochaine précédente , laquelle elle n'improuve , ny ne condamne de fond en comble , autrement elle ne seroit pas ouye , et ne pourroit prendre pied -, mais seulement l'accuse ou d'imperfection ou de son terme finy, et qu'à cette occasion elle vient pour luy succéder et la parfaire, et ainsi la ruine peu à peu , et s'enrichit de ses despouilles *, comme la Judaïque qui a retenu plusieurs choses de la Gentile "" Egyptienne son aisnée , ne
' En sorte que pour apaiser les dieux il faille user d'une cruauté inconnue aux hommes mêmes. (Sénèqce, apud div. Aug. de Civ. Dei , J. M, c. 10.)
'' Ici , Charron renvoie le lecteur à son livre des Trou Férilés , publié en 1594, sept ans avant son traité de la Sagesse.
* f^ogez la f^arianle XXXIII, à la fin du volume.
' Jji païetine.
pouvant ce peuple Hébreu estre si tost sevré et nettoyé de ses coustumes : la Chrestienne bastie sur les vérités et promesses de la Judaïque : la Mahumetane sur toutes les deux , retenant presque toutes les vérités de Jesus-Christ , sauf la première qui est sa divinité , tellement que pour sauter du Judaïsme au Mahumetisme , il faut passer par le Christianisme , et se sont trouvés des Mahumetans qui se sont exposés aux tourmens pour soustenir les vérités chrestiennes , comme un Chrestien feroit pour soustenir les vérités du vieil Testament , mais les vieilles et aisnées condamnent tout-à-fait et entièrement les jeunes , et les tiennent pour ennemies capitales.
Toutes les religions ont cela, qu'elles sont estranges et horribles au sens commun-, car elles proposent et sont basties et composées de pièces, desquelles les unes semblent au jugement humain basses , indignes et messeantes , dont l'esprit un peu fort et vigoureux s'en mocque, ou bien trop hautes , esclatântes , miraculeuses et mystérieuses , où il ne peust rien cognoistre , dont il s'en offense. Or l'esprit humain n'est capable que des choses médiocres , mesprise et desdaigne les petites , s'estonne et se transit des grandes ; dont n'est de merveille s'il se rend difficile à recevoir du premier coup toute religion , où n'y a rien de médiocre et de commun , et faut qu'il y soit induit par quelque occasion. Car s'il est fort , il la desdaigne , et l'a en risée ; s'il est foible et superstitieux , il s'en estonne et s'en scandalise : prœdicamus Jesum crucifixum, Judœis scandalum , Gentibus stultitiam \ D'où il advient qu'il y a tant de mescreans et irreligieux , pource qu'ils consultent et escoutent trop leur propre jugement, voulans examiner et juger des affaires de la religion , selon leur portée et capacité , et la traitter par leurs outils propres et naturels. Il faut estre simple , obéissant et débonnaire , pour estre propre à recevoir religion ,
' Nous prêchons Jésus crucifié , qui est un scandale pour les Juifs , une folie pour les Gentils. (S. VfiVh,-Epist. i ad Corinth., cap. i, v. 23.