LIVRE II, CHAP. V
croire et se maintenir soubs les loix , par révérence et obéissance, assujettir son jugement et se laisser mener et conduire à l'authorité publicque , captivantes intellectum ad obsequium fidei \
Mais il estoit requis d'ainsi procéder, autrement la religion ne seroit pas en respect et en admiration , comme elle doibt, or il faut que comme difficilement, aussi authentiquement et reveremment elle soit rcceuë et jurée : si elle estoit du goust humain et naturel sans estrangeté , elle seroit bien plus facilement, mais moins reveremment prinse.
Or estans les religions et créances telles que dict est , estranges aux sens communs , surpassantes de bien loin toute la portée et intelligence humaine , elles ne doibvent , ny ne peuvent estre prinses ny loger chez nous , par moyens naturels et humains ( autrement tant de grandes âmes , rares et excellentes qu'il y a eu, y fussent arrivées) ; mais il faut qu'elles soient apportées et baillées par révélation extraordinaire et céleste , prinses et receuës par inspiration divine , et comme venant du ciel. Ainsy aussi disent tous qu'ils la tiennent et la croyent, et tous usent de ce jargon, que non des hommes , ny d'aucune créature , ains de Dieu.
* Mais à dire vray, sans rien flatter ny desguiser, il n'en est rien 5 elles sont , quoy qu'on dise , tenues par mains et moyens humains , ce qui est vray en tout sens des faulses religions, n'estans que pures inventions humaines ou diaboliques ; les vrayes , comme elles ont un autre ressort , aussi sont-elles et receuës et teneuës d'une autre main , toutesfois il faut distinguer. Quant à la réception , la première et générale publication et installation d'icelles a esté Domino coopérante, sermonem confirmante sequentibus
* Captivant le jugement pour le soumettre à la foi. {Episl. 11 (id Corinth., cap. x, v. 6. )
* Ployez la f^ariante XXXIV. à la fin du volume.
signis • , divine et miraculeuse, la particulière réception se fait bien tous les jours par voye, mains, et moyens humains-, la nation , le pays , le lieu donne la religion : l'on est de celle que le lieu et la compagnie où l'on est né , tient -, l'on est circoncis , baptisé , Juif et Chrestien avant que l'on sçache que l'on est homme ^ la religion n'est pas de nostre choix et élection , l'homme sans son sçeu est fait Juif ou Chrestien , à cause qu'il est né dedans la Juifverie ou Chrestienté , que s'il fust né ailleurs, dedans la Gentilité ou le Mahumetisme, il eust esté de mesme Gentil ou Mahumetan. Quant à l'observance , les vrais et bons professeurs d'icelles , outre la profession externe qui est commune à tous , voire et aux mescroyans , ont le don de Dieu , le tesmoignage du St.-Esprit au dedans, mais c'est chose qui n'est pas commune ny ordinaire , quelque belle mine que l'on tienne , tesmoin la vie et les mœurs si mal accordantes avec la créance , tesmoins que par occasions humaines et bien légères , l'on va contre la teneur de sa religion. Si elle tenoit et estoit plantée par une attache divine , chose du monde ne nous en pourroit esbranler, telle attache ne se romproit pas si aysement -, s'il y avoit de la touche et du rayon de la divinité , il paroistroit partout , et l'on produiroit des effets qui s'en sentiroient , et seroient miraculeux , comme a dit la vérité : Si vous aviez une seule goutte de foy, vous remueriez les montagnes. Mais quelle proportion ny convenance entre la persuasion de l'immortalité de l'ame et d'une future recompense si glorieuse et heureuse , ou si malheureuse et angoisseuse \ et la vie que l'on mené ? La seule appréhension des choses que l'on dit croire si fermement , feroit esgarer et perdre le sens : la seule appréhension et crainte de mourir par justice et en public, ou de quelqu'autre accident honteux et fascheux , a fait perdre le sens à plusieurs , et les a jetés à des partis bien
' Avec l'aide du Seigneur, qui coniirmoil ensuite la parole par des miracles. (S. Marc, c. xvi , v. 20.;