LI\RE 11, CHAP. V
estranges : et qu'est cela au pris de ce que la religion enseigne de l'advenir? Mais seroit-il possible de croire en vérité, espérer cette immortalité bienheureuse, et craindre la mort passage nécessaire à icelle ? craindre et appréhender cette punition infernale , et vivre comme l'on fait? Ce sont contes, choses plus incompatibles que le feu et l'eau. Ils disent qu'ils le croient ; ils se le font acroire qu'ils le croient , et puis ils le veulent faire acroire aux autres , mais il n'en est rien , et ne sçavent que c'est que croire : c'est un croire, mais tel que l'Escripture appelle historique , diabolique , mort , informe , inutile, et qui fait plus de mal que de bien. Tels croyans sont de vrais mocqueurs et afTronteurs , disoit un ancien -, et un autre , qu'ils sont d'une part les plus fiers et glorieux , et d'autre part les plus lasches et vilains du monde ; plus qu'hommes aux articles de leur créance , et pires que pourceaux en leur vie. Certes si nous nous tenions à Dieu et à nostre religion , je ne dis pas par une grâce et une estreinte divine, comme il faut, mais seulement d'une commune et simple , comme nous croyons une histoire, et nous tenons à nos amis et compagnons , nous les mettrions de beaucoup au dessus de toute autre chose pour l'infinie bonté qui reluit en eux ; pour le moins seroient-ils en mesme rang que l'honneur, les richesses , les amis. Or y en a-t-il bien peu qui ne craignent moins de faire contre Dieu et quelque point de sa religion , que contre son parent , son maistre , son amy, ses moyens. Tout cecy ne heurte point la dignité , netteté et hautesse de la Chrestienté , non plus que le fumier ne souille le rayon du soleil qui luit sur luy -, car comme a dit un ancien , fides non à personis, sed contra \ Mais l'on ne sçauroit trop crier contre les faux hypocrites à qui la vérité en veust tant par exprès et pre-
' Il ne faut pas juger de la foi par les personnes, mais, au contraire, des personnes par leur foi. Ce passage est de Tertullien, de Prœscriplion. advers. hœrel.. mais Charron l'a dénaturé en l'abrégeant. Voici le texte : £x personis probamu.x (idem, nu ex fide personas?
ciput, avec tant de \>œ qu'il leur jette et eslance de sa
bouche'.
Pour sçavoir quelle est la vraye pieté , il faut premièrement la séparer de la faulse , fainte et contrefaicte , afin de n'equivoquer comme la plus part du monde fait. Il n'y a rien qui face plus belle mine , et prenne plus de peine à ressembler la vraye pieté et religion , mais qui lui soit plus contraire et ennemie , que la superstition ; comme le loup qui ne ressemble pas trop mal le chien , mais est d'un esprit et humeur tout contraire : et le tlatteur qui contrefait le zélé ami , et n'est rien moins , et la faulse monnoye plus parée que la vraye. Gens super stitioni obnoxia , religionibus adversa ^ Et est aussi envieuse et jalouse , comme l'amoureuse adultère, qui, par ses petites mignardises, fait semblant de porter plus d'affection , et se soucier plus du mary, que la vraye espouse , laquelle elle veust rendre odieuse. Or les notables différences des deux , sont que la religion ayme et honore Dieu, met l'homme en paix et en repos, et loge en une ame libre , franche et généreuse -, la superstition trouble et effarouche l'homme , et injurie Dieu , apprenant à le craindre avec horreur et effray \ se cacher et s'enfuyr de luy s'il estoit possible , c'est maladie d'ame foible et paoureuse. Supers titio error insanus, arnandos timet, quos colit violât. — Morbus pusilli aniini ^ — Quis super stitiont imbutus est, quietus esse nusquàm potest. Varro ait Deum à religioso vereri, à superstilioso timeri ^. Parlons de tous les deux à part.
' Dans le chapitre xxiii de St. Mathieu, il y a plusieurs versets commençant par P^œ vobis, scribœ etpharisœi hypocrilœ! Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites !
" Une nation livrée à la superstition, est ennemie de toute religion. (Tacite, Histor., 1. v, c. 13.)
' La superstition , cette folle erreur , craint ceux qu'elle devroit aimer, tourmente ceux qu'elle aime ; — c'est la maladie d'une ame pusillanime. (SÉsÈQUE, Epist. cxxiii; de Clément., 1. ii, c. 5.)
'' Il n'a pas un instant de calme, celui dont la superstition s'est em-