‹ De la sagesse; trois livresChapitre 226 sur 456 · LIVRE II, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. V

Le superstitieux ne laisse vivre en paix ny Dieu , ny les hommes : il appréhende Dieu chagrin, despiteux, difticile à contenter, facile à se courroucer, long à s'appaiser, et examinant nos actions à la façon humaine d'un juge bien severe, espiantet nous guettant au pas-, ce qu'il tesmoigne assez par ses façons de le servir , qui est tout de mesme. II tremble de peur , il ne peust bien se fier ny s'asseurer , craignant n'avoir jamais assez bien fait , et avoir obmis quelque chose, pour laquelle obmission tout peut-estre ne vaudra rien : il doute si Dieu est bien content; se met en peine de le flatter pour l'appaiser et le gagner, l'importune de prières , vœux , offrandes , se feint des miracles , aysement croit et reçoit les supposés par autres, prend pour soy, et interprète toutes choses encores que purement naturelles , comme expressément faites et envoyées de Dieu , mord et court à tout ce que l'on dit , comme un homme fort soucieux, duo superstitionis propria , nimius timor , nimius cultus '. Qu'est-ce tout cela , sinon en se donnant force peine, vilement, sordidement et indignement agir avec Dieu , et plus mécaniquement que l'on ne feroit avec un homme d'honneur : généralement toute superstition et faute en religion vient de ce que l'on n'estime pas assez Dieu ; nous le rappelions et ravalions à nous , nous jugeons de lui selon nous , nous l'affublons de nos humeurs : quel blasphème I

Or ce vice et maladie nous est quasi comme naturelle , et y avons tous quelque inclination: Plutarque déplore l'infirmité humaine , qui ne sçait jamais tenir mesure , et demeurer ferme sur ses pieds \ car elle panche et dégénère ou en superstition et vanité , ou en mespris et nonchalance des

parée. L'homme religieux, dit Varron, honore Dieu, le superstitieu'x le craint. (Cic, de Finib. bon. H mal., 1. i, n" 60.)

' Deux caractères . de la superstition : une trop grande crainte, une dévotion excessive. ( Jcste-Lipse , nota ad primum Lib. Polilicorum , in c. III. )

choses divines. Nous ressemblons au mal-advisé mary , coiffé de quelque vilaine rusée , avec laquelle il fait plus à cause de ses mignotises et artifices , qu'avec son honneste espouse qui l'honore et le sert avec une pudeur simple et naïfve : ainsi nous plaist plus la superstition , que la religion.

Elle est aussi populaire , vient de foiblesse d'ame , d'ignorance ou mescognoissance de Dieu bien grossière ; dont elle se trouve plus volontiers aux enfans , femmes , vieillards , malades, assaillis et battus de quelque violent accident, bref aux barbares. Inclinant natura ad super stitionem barbari \ C'est d'elle donc , et non de la vraye religion , qu'il est vray , ce que l'on dit après Platon , que la foiblesse et lascheté des hommes a introduit et fait valoir la religion; dont les enfans, femmes et vieillards seroyent plus susceptibles de religion , plus scrupuleux et devotieux : ce seroit faire tort à la vraye religion , que luy donner une si chetive cause et origine.

Outre ces semences et inclinations naturelles à la superstition , plusieurs lui tiennent la main et la favorisent pour le gain et proflit grand qu'ils en tirent. Les grands aussi et puissans , encores qu'ils sçachent ce qui en est , ne la veulent troubler ny empescher , sçachant que c'est un outil très propre pour mener un peuple , d'où il advient que non seulement ils fomentent et reschauffent celle qui est desja en nature , mais encores quand il est besoin , ils en forgent et inventent de nouvelles , comme Scipion , Sertorius , Sylla et autres ,

Qui faciiinl animos humiles formidine Divftm , Depressosque prémuni ad lerram '

' Les barbares sont naturellement portés à la superstition. (Plutarque , f^'ie de Sertorius.)

" Qui rapetissent les aines, on leur inspirant l'effroi des Dieux, et les retiennent ainsi dans une basse abjection. (Lucrèce, de Bnum rtaturâ , I. VI, V. 51.)

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