LIVRE 11, CHAP. V. 3;M
Nulla res multiludinem efficaciùs re^il , quàm supcrstitio \
Or quittans cette orde et vilaine superstition (que je veux estre abominée par celuy que je désire icy duire * et instruire à la sagesse), apprenons et guidons-nous à la vraye religion et pieté , de laquelle je veux donner icy quelques traits et pourtraits , comme petites lumières. Mais avant y entrer je veux dire cecy en gênerai , et comme par préface , que de tant de diverses religions et manières de servir Dieu, qui sont ou peuvent estre au monde, celles semblent estre plus nobles et avoir plus d'apparence de vérité , lesquelles sans grande opération externe et corporelle , retirent l'ame au dedans , et l'eslevent par pure contemplation , à admirer et adorer la grandeur et majesté immense de la première cause de toutes choses , et l'estre des estres , sans grande déclaration ou détermination d'icclle , ou prescription de son service 5 ains la recognoissent indéfiniment estre la bonté , perfection et infinité du tout incompréhensible et incognoissable , comme enseignent les Pylhagoriens et plus insignes philosophes *. C'est s'approcher de la religion des anges, et bien pratiquer le mot du fils de Dieu ^ , adorer eu esprit et vérité , et que Dieu demande tels adorateurs comme les meilleurs. En l'autre bout et extrémité sont ceux qui veulent avoir une Deité visible et perceptible par les sens , lequel erreur vilain et grossier a trompé presque tout le monde , et Israël au désert se faisant un veau : et de ceuxlà , ceux qui ont choisi le soleil pour Dieu semblent avoir plus de raison que tous autres , à cause de sa grandeur , beauté , vertu esclattante et incognue , et certes digne , voire, qui force tout le monde en admiration et révérence de soy :
' Pour régir la multitude, rien de plus efficace que la superstition. ' Quint. -CuRCE, 1. iv, c. 10.) " Conduire, ducere.
' Voyez la Variante XXXV, à la lin du volume. ^ Voyez S. Jean , c. iv, v. 24.
l'œil ne voit rien de pareil en l'univers , ny d'approchant 5 il est un , seul et sans compagnon. La Chrestienté comme au milieu a bien le tout tempéré , le sensible et externe avec l'insensible et interne , servant Dieu d'esprit et de corps , et s'accommodant aux grands et aux petits , dont est mieux establie et plus durable. Mais en icelle mesme, comme il y a diversité et des degrés d'ames , de suffisance et capacité de grâce divine , aussi y a-t-il de manières de servir Dieu. Les plus relevés et parfaits tirent plus à la première manière plus spirituelle et contemplative, et moins externes, les moindres et imparfaits , quasi sub pœdagogo , demeurent en l'autre de laict externe et populaire.
La religion est en la cognoissance de Dieu , et de soymesme (car c'est une action relative entre les deux) : son office est d'eslever Dieu au plus haut de tout son effort, et baisser l'homme au plus bas , l'abbattre comme perdu , et puis lui fournir des moyens de se relever, lui faire sentir sa misère et son rien , afin qu'en Dieu seul il mette sa confiance et son tout.
L'office de religion est nous lier avec l'autheur et principe de tout bien , reunir et consolider l'homme à sa première cause , comme à sa racine , en laquelle tant qu'il demeure ferme et fiché , il se conserve à sa perfection : au contraire quand il s'en sépare , il seiche aussi-tost sur le pied ' .
La fin et l'effet de la refigion est de rendre fîdellement tout l'honneur et la gloire à Dieu, et tout le proffît à l'homme -, tous biens reviennent à ces deux choses. Le profflt qui est un amendement et un bien essentiel et interne , est deu à l'homme vuide , nécessiteux , et de tous points misérable * : la gloire , qui est un ornement accessoire et externe , est deu à Dieu seul , qui est la perfection et la
' Ce paragraphe est tiré de Du Vair, Philosophie morale des St(nques, p. 901.
* Ployez les belles pensées de Montaigne, sur ce sujet. {Essais, I. 11, c. 16.)