LIVRE II, CHAP. V
les autres , et observer les cérémonies ordonnées et aceoustimiêes , avec modération , sans vanité , sans ambition , ou h^'pocrisie, sans luxe ni avarice; et tousjours avec cette pensée , que Dieu veust estre servi d'esprit , et que ce qui se fait au dehors est plus pour nous que pour Dieu , pour l'unité et édification humaine que pour la vérité divine , quœ potius ad morem quàm ad rem pertinent \
Nos vœux et prières à Dieu doyvent estre toutes réglées et subjectes à sa volonté \ nous ne devons rien désirer ny demander, que suivant ce qu'il a ordonné , ayant tousjours pour nostre refrain, fîat voluntas tua ". Demander chose contre sa providence, est vouloir corrompre le juge et gouverneur du monde ; le penser flatter et gaigner par presens et promesses , c'est l'injurier : Dieu ne désire pas nos biens, aussi n'en avons-nous point à vray dire ; tout est à luy , nonaccipiam de domo tua vitulos ^, etc., meus est enim orbis terrœ et plenitudo ejus ^ , mais seulement que nous nous rendions dignes des siens , et ne demande pas que nous luy donnions ; mais que nous lui demandions et prenions. Aussi est-ce à luy à donner comme grand, et à l'homme petit et nécessiteux à demander et à prendre ; luy vouloir prescrire ce qu'il nous faut ou nous voulons, c'est s'exposer à l'inconvénient de Midas , mais ce qui luy plaist et sçait nous estre salutaire.
Bref il faut penser, parler et agir avec Dieu, comme tout le monde nous entendant , vivre et converser avec le monde, comme Dieu le voyant.
Ce n'est pas respecter et honorer le nom de Dieu comme il faut, mais plustost le violer, que de le mesler en toutes nos actions et paroles , légèrement et promiscuëment ,
' Et cela, plutôt pour suivre la coutume, que pour nous procurer uu avantage particulier. (S. Augustin, de Civil. Dei, 1. vi, c. 10.) * Que ta volonté soit faite. (S. Mathieu, c. vi, v. 10.) - Je n'ai que faire des veaux de vos étables. ' Car le monde et tout ce qu'il renferme est à moi. ( Psalm. xlix. )
comme par exclamation , ou par coustume , ou sans y penser, ou bien tumultuairement et en passant ; il faut rarement et sobrement , mais sérieusement , avec pudeur, crainte et révérence, parler de Dieu et de ses œuvres, et n'entreprendre jamais d'en juger.
Voylà sommairement pour la pieté , laquelle doit estre en première recommandation, contemplant tousjours Dieu d'une ame franche , alegre et filiale , non effarouchée ny troublée , comme les superstitieux ". Pour les particularités tant de la créance qu'observance , il se faut tenir à la chrestienne , comme la vraye , plus riche , plus relevée , plus honorable à Dieu , profitable et consolative à fhomme^ ainsi qu'avons monstre en nostre seconde Vérité ' , et en icelle demeurant, il faut d'une douce submission et obéissance s'en remettre et arrester à ce que l'Eglise catholique a de tout temps, universellement tenu et tient, sans disputer et s'embrouiller en nouveauté ou opinion triée et particulière pour les raisons desduites en nostre troisiesme Vérité, spécialement es premier et dernier chapitres, qui suffiront à celuy qui ne pourra ou ne voudra lire tout le livre.
Seulement ay-je icy à donner un advis nécessaire à celuy qui prétend à la sagesse , qui est de ne séparer la pieté de la vraye preud'hommie , de laquelle nous avons parlé cy-dessus , se contentant de l'une; moins encores les confondre et mesler ensemble : ce sont deux choses bien distinctes , et qui ont leurs ressorts divers , que la pieté et probité , la religion et la preud'hommie, la dévotion et la conscience \ je les veux toutes deux jointes en celuy que j'instruis icy , comme aussi l'une sans l'autre ne peut estre entière et parfaite , mais non pas confuses. Voicy deux escueils dont il se faut garder, et peu s'en sauvent, les séparer se contentant de l'une, les confondre et mesler, tellement que l'une soit le ressort de l'autre.
* Voyez la Variante XXXVII , à la fin du volume.
' Dans le chapitre m et suivants du ii« Livre des Trois Vérités.