LIVRE II, CHAP. VII
sur nous qu'en autre temps. Il faut donc faire comme en un mauvais et dangereux chemin , aller en crainte et doute, et demander la main d'autruy : aussi en telle saison le malheur est médecine , car il nous ramené à nous cognoistre.
Le troisiesme est de retenir ses désirs et y mettre mesure : la prospérité enfle le cueur, pousse en avant , ne trouve rien difficile , fait venir l'envie tousjours de plus grandes choses (ils disent qu'en mangeant l'appétit vient) et nous emporte au-delà de nous : et c'est là où l'on se perd , l'on se noyé , l'on se fait mocquer de soy. C'est comme la guenon qui monte de branche en branche jusques au sommet de l'arbre, et puis monstre le cul \ O combien de gens se sont perdus et ont péri misérablement, pour n'avoir peu se modérer en leur prospérité I parquoy il se faut arrester, ou bien aller tout doucement, pour jouir et n'estre pas tousjours en queste et en pourchas " ; c'est sagesse que de sçavoir establir son repos , son contentement, qui ne peust estre où n'y a point d'arrest, de but, de fin. Si qua fîniri nonpos^ sunt, extra sapientiam sunt ^
Contre toute adversité , voicy les advis généraux. En premier lieu , il se faut garder de l'opinion commune et vulgaire, erronée et tousjours différente de la vraye raison : car pour descrier et mettre en haine et en horreur les adversités et alllictions , ils les appellent maux et malheurs, et très grands maux , combien que toutes choses externes ne soyent bonnes ni mauvaises : jamais les adversités ne firent meschant un homme , mais plustost ont profité et servi à réduire les meschans , et sont communes aux bons et aux meschans.
Certes les fléaux et tristes accidens sont communs à tous,
' Ceci est pris de Montaigne, 1. ii, ch. 17. Il donne ce mot au chancelier Olivier, qui comparoit les François aux guenons, etc. ' A la recherche et en poursuite.
' C'est foUe de marcher dans un sentier qui n'aboutit nulle part.
(SÉ5ÈQUE, EpiSl. XCIV. )
mais ils ont bien divers effects , selon la main qu'ils rencontrent. Aux fols et reprouvés , ils ne servent que de desespoir, de trouble et de rage : ils les font bien ( s'ils sont pressans et extrêmes) boucquer ' , crier à Dieu et regarder au ciel : mais c'est tout \ car ils n'en valent pas mieux : aux errans et delinquans sont autant d'instructions vives et de compulsoires , pour les ramentevoir ^ de leur debvoir, et leur faire recognoistre Dieu : aux gens de vertu sont lices et tournois pour jouster et exerciter leur vertu, se recommander plus et s'allier à Dieu : aux prudens matière de bien , et quelquesfois planches pour passer, et monter en toute hauteur et grandeur, comme il se lit et se voit de plusieurs ausquels estans arrivées de grandes traverses , que l'on pensoit estre leur malheur et ruine entière , ils ont esté par ce moyen haut eslevés et agrandis : et au rebours sans ces malheurs demeuroyent à sec , comme sceut bien dire et s'escrier ce grand capitaine Athénien ,/?erier«mM^ nisi périls semus ^ Un très beau et riche exemple de cecy a esté Joseph Hebrieu , fils de Jacob. Ce sont bien coups du ciel , mais la vertu et prudence humaine luy sert d'instrument propre , dont est provenu ce très beau conseil des sages , faire de nécessité vertu. C'est une très belle mesnagerie , et premier trait de prudence , tirer du mal le bien , manier si dextrement les affaires , et sçavoir donner si à propos le vent et le biais, que du malheur l'on s'en puisse prévaloir, et en faire sa condition meilleure.
Les afflictions et adversités viennent de trois endroits : ce sont trois autheurs et ouvriers des peines, le péché, pre-
• Faire la moue.
" Pour les faire ressouvenir.
^ Nous périssions, si nous n'eussions péri. C'est un mot de Thémistocle, que Plutarque cite dans la vie de ce capitaine. Thémistocle étoit alors à la cour d'Artaxerce , où il s'étoit réfugié. — Epiclète a un mot semblable ; Le sage, dit-il, sauve sa vie en la perdant, {Apad Arian., !iv. IV.)