LIVRE 11, CHAP. MIT. 38;î
Il n'y a rien de plus grand en ee monde que l'aulhonlé, qui est une image de Dieu , un messager du ciel : si elle est souveraine , elle s'appelle majesté 5 si subalterne , authorité , et se soustient de deux choses , admiration et crainte meslées ensemble. Or cette majesté et authorité est premièrement et proprement en la personne du souverain , du inince et législateur, où elle est vive , agente et mouvante : puis en ses commandemens et ordonnances , c'est-à-dire en la loy , qui est le chef-d'œuvre du prince , et l'image de la majesté vive et originelle. Par icelle sont réduits , contraints et guidés les fols. Voylà de quel poids , nécessité , utilité, est l'authorité et la loy au monde.
La prochaine et plus pareille authorité à la loy , est la coustume , qui est une autre puissante et impérieuse maistresse ; elle empiète et usurpe cette puissance traistreusement et violemment, car elle plante peu à peu, à la desrobée et comme insensiblement , son authorité , par un petit, doux et humble commencement -, l'ayant rassis et estably par l'ayde du temps , elle descouvre puis un furieux et tyraniiique visage , contre lequel il n'y a plus de liberté ny puissance de hausser seulement les yeux 5 elle prend son authorité de la possession et de l'usage , elle grossit et s'annoblit en rouUant comme les rivières -, il est dangereux de la ramener à sa naissance.
La loy et la coustume establissent leur authorité bien diversement : la coustume peu à peu, avecun long temps, doucement et sans force , d'un consentement commun de tous, ou de la plus part, et a son autheur le peuple. La loy sort en un moment avec authorité et puissance, et prend sa
La rage arme leurs bras ; déjà volent dans Tair Les pierres , les tisons , et la flamme et le fer. Mais d'un sage orateur si la vue imposante Dans l'ardeur du tumulte à leurs yeux se présente, On se tait, on écoute, et ses discours vainqueurs Gouvernent les esprits et subjuguent les cœurs.
(ViRG., Enéide, I. i. v. i.V2. Trad. do Di'lilli'.:
vigueur de qui a puissance décommander à tous, et souvent contre le gré des subjects -, dont quelqu'un la compare au tyran, et la coustume au roy. Dadvantage la coustume ne porte loyer * ny peine : la loy porte tous les deux , pour le moins la peine : toutesfois elles se peuvent bien mutuellement prester la main , et aussi s'entre-destruire. Car la coustume qui n'est qu'en souffrance, emologuée^" par le souverain , sera asseurée : et la loy aussi affermit son authorité par la possession et l'usage ^ au contraire aussi la coustume sera cassée par une loy contraire, et la loy s'en ira à vaul'eau par souffrance de coustume contraire : mais ordinairement elles sont ensemble, c'est loy et coustume : les savans et spirituels la considèrent conmie loy ^ les idiots et simples comme coustume.
C'est chose estrange de la diversité des loix et coustumes qui sont au monde, et de l'extravagance d'aucunes. Il n'y a opinion ny imagination sibigearre ^ si forcenée, qui ne soit establie par loix ou coustumes en quelque lieu '^. Je suis content d'en reciter quelques-unes pour montrer à ceux qui font difficulté de le croire , jusques où va cette proposition , ne m'arrestant point à parler de ce qui est de la religion, qui est le subject où se trouvent de plus grandes estrangetés et impostures plus grossières ; mais pource qu'il est hors le commerce des hommes, et que c'est proprement coustume, et où il est aysé d'estre trompé , je le laisseray. Voicy donc des plus remarquables en estrangeté : tuer par office de pieté ses parens en certain aage ^, et les manger : aux hosteleries, prester leurs enfans, femmes et filles à jouyr aux
■ Récompense.
" Pour homologuée.
^ Si bizarre.
" royez Montaigne. 1. i, c. 22. Charron en a tiré tout ce qu'il rapporte dans ce paragraphe.
' Comme jadis les Massagètes et les Indiens. ( Ployez Hékodote, 1. i, chapitre dernier.)
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liostes en payant : bordeaux publics des niasles : les vieillards prester leurs femmes à la jeunesse : les femmes estre, communes : honneur aux femmes d'avoir accointé plusieurs masles, et porter autant de belles houppes au bord de leur robe ' : les filles monstrer à descouvert par-tout leurs parties honteuses, les mariées non, ains les couvrir soigneusement ; les filles s'abandonner à leur plaisir, et devenues grosses se faire avorter au veu et seu d'un chascun ; mais mariées estre chastes et fidelles à leurs maris : les femmes mariées , la première nuict, avant l'accointance de leur espoux , recevoir tous les masles qui sont de Testât et profession du mary, conviés aux nopces ; et puis estre loyales à leurs maris ' : les mariées présenter leur pucelage au prince , avant qu'au mary : mariages de masles : les femmes aller à la guerre et au combat avec les maris : femmes mourir et se tuer lors ou tost après le decez de leurs maris : femmes veufves se pouvoir remarier si les maris sont morts de mort violente et non autrement : les maris pouvoir répudier leurs femmes sans alléguer cause -, vendre si elle est stérile ; tuer sans cause, sinon pource qu'elle est femme, et puis emprunter femmes des voisins au besoin : les femmes s'accoucher sans plainte et sans effray 5 tuer leurs enfans pource qu'ils ne sont pas beaux , bien formés, ou sans cause : en mangeant essuyer ses doigts à ses genitoires et à ses pieds : vivre de chair humaine, manger chair et poisson tout crud 5 coucher ensemble plusieurs masles et femelles % jusques au nombre de dix et douze : saluer en mettant le doigt à terre , et puis le levant vers le ciel -, tourner le dos pour saluer, et ne regarder jamais celuy qu'on veust honorer -, recueillir en la main les crachas du prince 5 ne parler au roy que par sar-
' HÉROnOTE , 1. IV.
' ployez sur ces coutumes et d'autres encore, des choses curieuses dans Bayle. Rem. A., de l'article Léon (Pierre Cieça). ' Comme les Lapons, etc.
batane ' : ne coupper en toute sa vie ny poil ny ongle ; coupper le poil d'un costé, et les ongles d'une main et non de l'autre : les hommes pisser accrouppis et les femmes debout : faire des trous et fossettes en la chair du visage , et aux festins , pour y porter des pierreries et des bagues : mespriser la mort , la festoyer » , la briguer et plaider en public, pour en estre honoré, comme d'une dignité et grande faveur, et y estre préféré : sépulture honorable estre mangé des chiens , des oyseaux , estre cuit et pilé , et la poudre avallée avec le bruvage ordinaire.
Quand se vient à juger de ces coustumes, c'est le bruit et la querelle : le sot populaire ^ et pédant ne s'y trouve point empesché , car tout detroussement ^ il condamne comme barbarie et bestise tout ce qui n'est de son goust , c'est-à-dire de l'usage commun , et coustume de son pays. Car il tient pour reigle unique de vérité, justice, bienséance, la loy et coustume de son pays. Que si on luy dict qu'ainsi en jugent et parlent les autres en leur rang , autant offensés de nos coustumes et façons comme nous des leurs , il tranche tout court à sa mode, que ce sont bestes et barbares, qui est tousjours dire mesme chose. Le sage est bien plus retenu, comme sera dict; il ne se haste point d'en juger, de peur de s'eschauder , et faire tort à son jugement : et de faict il y a plusieurs loix et coustumes qui semblent du premier coup sauvages, inhumaines et contraires à toute bonne raison , que si elles estoyent sans passion et sainement considérées , si elles ne se trouvoyent du tout justes et bonnes, pour le moins ne seroyent-elles sans quelque raison et défense. Prenons-en quelques unes pour exemple , les deux premières qu'avons dict qui semblent bien estre des plus
' Sarbacane.
Voyez Valère-Maximf , 1. ii, c. 6, nuni. 12 ' Vulgaire.
■' Toul ouvertement