‹ De la sagesse; trois livresChapitre 247 sur 456 · LIVRE II, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VIII

«stranges et esloignées du debvoir de pieté ; tuer ses parens en certain estât, et les manger '. Ceux qui ont cette coustume la prennent pour tesmoignage de pieté et bonne affection , cherchant par-là premièrement à délivrer par pitié leurs parens vieux , et non seulement du tout inutiles à soy et à autruy 5 mais onéreux , languissans et menans vie pénible , douloureuse et ennuyeuse à soy et à autruy , pour les mettre en repos et à leur ayse : puis leur donnant la plus digne et louable sépulture, logeant en eux-mesmes, et comme en leurs mouëlles , les corps de leurs pères et leurs reliques, les vivifiant aucunement , et régénérant par la transmutation en leur chair vive , par le moyen de la digestion et du nourrissement. Ces raisons ne seront pas trop légères , à qui ne sera prévenu d'opinion contraire 5 et est aysé à considérer quelle cruauté et abomination c'eust esté à ces gens-là de voir tant souffrir devant leurs yeux leurs parens en douleur et en langueur sans les secourir, et puis jetter leurs despouilles à la corruption de la terre , à la puantise et nourriture des vers, qui est tout le pire que l'on pourroit faire. Darius en fit l'essay -, demandant à quelques Grecs , pour combien ils voudroient prendre la coustume des Indiens , de manger leurs pères trespassés , qui respondirent , pour rien du monde : et s'estant essayé de persuader aux Indiens de brusler les corps de leurs pères comme les Grecs , y trouva encore plus d'horreur et de difficulté. J'en adjousteray encores une autre, qui n'est que de la bienséance , plus léger et plus plaisant : un qui se mouchoit tousjours de sa main, reprins d'incivilité, pour se deffendre, demanda quel privilège avoit ce sale excrément , qu'il luy faille apprester un beau linge à le recevoir, et puis qui plus est à l'empacqueter et serrer soigneusement sur soy ; que cela debvoit faire plus de mal au cueur, que de le verser et jetter où que ce soit; voylà comment partout se trouve raison

' f^oyez Strabon, 1. iv et xi.

apparente , dont il ne faut rien si-tost et légèrement condamner.

Mais qui croiroit combien est grande et impérieuse l'authorité de la coustume? Qui l'a dict estre une autre nature, ne l'a pas assez exprimé ^ car elle fait plus que nature, elle combat nature. Pourquoy les plus belles filles n'attirent point l'amour de leurs pères 5 ny les frères plus excellens en beauté, l'amour de leurs sœurs? Cette espèce de pudicité n'est proprement de nature -, elle est de l'usage des loix et coustumes qui le deffendent , et font de l'inceste un grand péché et non nature : comme il se voit au fait , non seulement des enfans d'Adam , où c'estoit nécessité forcée, mais d'Abraham et Nachor , frères 5 de Jacob , de Judas patriarches-, Amram, père de Moyse, et autres saints personnages : et c'est la loy de Moyse qui l'a defîendu en ces premiers degrés , mais aussi qui y a quelquesfois dispensé, non seulement en ligne latérale , comme entre les frères et la belle-sœur , ce qui estoit commandement et non dispense : et qui plus est entre le propre frère, et la propre sœur des divers licts : mais encore en ligne droitte d'alliance , sçavoir du fils avec sa belle-mere : car en ligne droitte de sang , il semble bien estre du tout contre nature , nonobstant le fait des filles de Loth avec leur père, qui toutesfois fut produit purement par nature en l'extrême appréhension et crainte de la fin du genre humain , dont elles en sont excusées par les plus grands '. Or contre nature n'y a point de dispense aucune, si Dieu , son seul supérieur, ne la donne. Au reste des incestes fortuits et non volontaires , le monde en est tout plein, comme enseigne Tertullien ^ Mais encores plus elle force les règles de nature , tesmoin les médecins qui souvent quittent leurs raisons naturelles de leur art, à son authorité ; tesmoin ceux qui par accoutumance ont gaigné

' Chrysos., Ambros., Aiigust.

"" In Apolog., c. ix.

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