LIVRE II, CHAP. VIII
tle se nourrir et vivre de poison , d'araignées , formis , laizards, crapaux, comme practiquent les peuples entiers aux Indes. Aussi elle hebete nos sens ; tesmoin ceux qui demeurent près des cataractes du Nil , clochers , armuriers , moulins , et tout le monde selon les philosophes , au son de la musique céleste et des mouvemens divers des ciels roulans et s'entrefrottans l'un l'autre. Bref (et c'est le principal fruict d'icelle) , elle vainct toute difficulté , rend les choses aysées , qui sembloyent impossibles , addoucit toute aigreur, dont par son moyen l'on vit content partout : mais elle maistrise nos âmes, nos créances, nos jugemens, d'une très injuste et tyrannique authorité. Elle fait et desfait, authorise et desauthorise tout ce qu'il luy plaist, sans rime ny raison , voire souvent contre toute raison : elle fait valoir et establit parmy le monde , contre raison et jugement , toutes les opinions , religions , créances , observances , mœurs et manières de vivre les plus fantasques et farouches , comme a esté touché cy-dessus. Et au rebours elle dégrade injurieu.sement, ravalle et desrobe aux choses vrayement grandes et admirables , leur prix , leur estimation , et les rend viles.
Nil adco maguum nec làm mirabile quidquam Principio, quod non ccsscnl mirarier omnes Paulatim
C'est donc une très grande et puissante chose que la coustume. Platon ayant reprins un enfant de ce qu'il jouoit aux noix, et qui luy avoit respondu, Tu me tances pour peu de chose , dit , La coustume n'est pas peu de chose : mot bien remarquable à tous ceux qui ont la jeunesse à conduire. Mais elle exerce sa puissance avec une si absolue authorité, qu'il n'est plus permis de regimber ny reculer, non pas seulement de rentrer en nous pour discourir et raisonner de ses ordonnances. Elle nous enchante si bien qu'elle
' Il n'y a rien de si grand, rien de si admirable dans le principe, qui , peu à peu, ne cesse d'exciter notre ctonncment. ( Llcret., i. ii , v. 102(j.;
nous fait croire que ce qui est hors de ses gonds , est hors des gonds de raison , et n'y a rien de bon et juste que ce qu'elle approuve : ratione non componimur sed consuetudine abducimur : honestius putamus quod frequentius : recti apiid nos locum tenet error , ubi publicus factus ' . Cecy est tolerable parmy les idiots et populaires , qui n'ayans la suffisance de voir les choses au fonds , juger et trier, font bien de se tenir et arrester à ce qui est communément tenu et receu : mais aux sages qui jouent un autre rooUe , c'est chose indigne de se laisser ainsi coiffer à la coustume ^
"* Or l'advis que je donne icy à celuy qui veust estre sage, est de garder et observer de parole et de fait les loix et coustumes que l'on trouve establies au pays où l'on est : par mesme moyen respecter et obéir aux magistrats et à tous supérieurs , mais le tout d'un esprit et d'une façon noble et généreuse , non servile , pedantesque , et superstitieuse : ne s'offensant cependant ny condamnant légèrement les autres loix et coustumes estrangeres , mais jugeant et examinant librement et sainement les unes et les autres , comme a esté dict , et n'obligeant son jugement et sa créance qu'à la raison. Voicy quatre mots ^. En premier lieu, selon tous les sages , la reigle des reigles , et la générale loy des loix , est de suy vre et observer les loix et coustumes du pays où l'on est , vofAoïç Ï^io-Bui •4'/v îyz&fois kxXov 4 ^ evitaut soigneusement toute singularité et particularité extravagante , escartée du
' Ce n'est pas la raison qui nous sert de règle , c'est la coutume qui nous entraîne : ce qui est le plus ordinaire , nous paroît le plus honnête; dès qu'une erreur est devenue générale , elle nous tient lieu d'équité. (SÉ>iÈQUE, Epist. cxxm.)
' C'est ce qui fait dire à Cicéron : Magni est ingenii revocare mentem à sensibus, et cogitationem A consuetudine abducere. (Cicéron, Tuscul., 1. 1.)
* Ployez la f^ariante XL, à la fin du volume.
^ La phrase qui suit est de Montaigne, 1. i, c. xxii.
^ Il est beau d'obéir aux lois de la patrie.