‹ De la sagesse; trois livresChapitre 265 sur 456 · LIVRE 11, CHAP. XL · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAP. XL

jours en la pensée , la practiquer, l'accoustumer, l'apprivoiser, se la représenter à toutes heures, et s'y roidir non seulement aux pas suspects et dangereux , mais au milieu des festes et des joyes ; que le refrein soit que nous sommes tousjours en butte à la mort-, que d'autres sont morts qui pensoyent en estre autant loin que nous maintenant-, que ce qui peust advenir une autre fois peust aussi advenir maintenant • : et cesuyvant la coustume des Egyptiens , qui en leurs banquets tenoient l'image de la mort; et des Chrestiens et tous autres qui ont leurs cimetières près des temples et lieux publics et fréquentés, pour tousjours (disoit Licurgue) faire penser à la mort. Il est incertain où la mort nous attend, attendons-la par-tout et que tousjours elle nous trouve prests.

Omnem crede diem tibi diluxisse supremum , Grata siiperveiiiet, quœ non spcrabitur, liora '.

Mais entendons les regrets et excuse que les poureux allèguent pour pailler leurs plaintes, qui sont toutes niaises et frivoles : ils se faschent de mourir jeunes , et se plaignent tant pour eux que pour autruy , que la mort les anticipe et les moissonne encores au verd et dans le fort de leur aage. Plaincte du vulgaire qui mesure tout à l'aulne , et n'estime rien de précieux , que ce qui est long et dure : ou au contraire les choses exquises et excellentes sont ordinairement subtiles et déliées. C'est un traict de grand maistre d'enclorre beaucoup en peu d'espace : et peust-on dire qu'il est quasi fatal aux hommes illustres de ne pas vivre long-temps. La grande vertu et la grande ou longue vie ne se rencontrent guerres ensemble : la vie se mesure par la fin , pourveu qu'elle en soit belle, tout le reste a sa proportion : la quantité ne sert de rien pour la rendre plus ou moins heu-

' f^oyez Montaigne, 1. i, c. 19.

' Crois que chaque jour est le dernier qui luit pour toi : tous ceux qui viendront après te paroîtront d'autant plus agréables, qu'ils seront inespérés. (Horace, Ep. iv, v. 1-3.)

reuse , non plus que la grandeur ne rend pas le cercle plus rond que ie petit , la figure y fait tout. Un petit homme est homme entier comme un grand : ny les hommes ny leurs vies , ne se mesurent à l'aulne '.

Ils ont regret de mourir loin des leurs , ou d'estre tués , ou demeurer sans sépulture : ils souhaiteront de mourir en paix, dedans le lict entre les leurs, consolés d'eux, et en les consolant. Tant de gens qui vont à la guerre et prennent la poste pour se trouver en une bataille , ne sont pas de cet advis : ils vont mourir tout en vie , et chercher un tombeau entre les morts de leurs ennemis : les petits enfans craignent les hommes masqués ; descouvrez-leur le visage, ils n'en ont plus de peur ' : aussi , croyez , le feu , le fer, la flamme nous estonnent , comme nous les imaginons : levons leur masque , la mort dont ils nous menacent n'est que la mesme mort dont meurent les femmes et les enfans ^

Ils ont regret de laisser tout le monde , et pourquoy ? Tu y as tout veu , un jour est égal à tous -, il n'y a point d'autre lumière , n'y d'autre nuict , d'autre soleil , ny d'autre train au monde ^ au pis aller tout se void en un an : l'on y void la jeunesse , l'adolescence , la virilité , la vieillesse du monde : )1 n'y a autre finesse que de recommencer.

Les parens et amis : vous en trouverez encores plus où vous allez , et tels que n'avez encores jamais veu ; et puis ceux d'icy que vous regrettez vous suyvront bientost.

De petits enfans orphelins, sans conduitte et sans support , comme si ces enfans-là estoient plus à vousqu'à Di eu, comme si vous les aymiez dadvantage que luy , qui en est le premier et plus vray père ; et combien de tels sont parvenus grands , plus que d'autres '^.

Peust-estre que vous craignez de vous en aller seul , c'est

' F^oyez Montaigne , 1. i , c. 19.

' Ceci est pris de Sénèque , Epitre xxiv.

' Koyez Du Vair ,\.i, de la Const. ri Covsolal., p. 972,

'' T^oyez Du Vair , loc. cilal.

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