‹ De la sagesse; trois livresChapitre 266 sur 456 · LIVRE II, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XI

grande simplesse ^ tant de gens meurent avec et à mesme heure que vous ' .

Au reste , vous allez en lieu où vous ne regretterez point cette vie-, comment regretter? s'il estoit loisible de la reprendre, l'on la refuseroit : et si l'on cust sceu que c'estoit avant que de la recevoir, l'on n'en eust point voulu , vitam nemo acciperet si daretur sciendbus '. Pourquoy regretter, puis que tu seras ou du tout rien , selon les mescreans, ou beaucoup mieux , ce disent tous les sages du monde ? Pourquoy donc t'esfarouches-tu de la mort , puis que tu es sans grief? Le mesme passage que tu as fait de la mort, c'est-à-dire du rien à la vie , sans passion , sans frayeur , refais-le de la vie à la mort , rêver ti undè veneris , quid grave est 3 ?

Peut-estre que le spectacle de la mort te desplaist , à cause que ceux qui meurent fond laide mine : oui , mais ce n'est pas la mort , ce n'est que son masque. Ce qui est dessoubs caché , est très beau , la mort n'a rien d'espouvantable : nous avons envoyé de lasches et poureux espions pour la recognoistre ; ils ne nous rapportent pas ce qu'ils ont veu , mais ce qu'ils en ont ouy dire , et ce qu'ils en craignent.

Mais elle nous ravit des mains tant de choses , ou plustost nous ravit à elles, et nous ravit à nous-mesmes , nous oste de ce que nous cognoissons et avons ja tant accoustumé , pour nous mettre en un estât incognu , at horremus ignota ^ , nous oste de la lumière pour nous mettre en ténèbres, bref, c'est nostre fin, ruine, dissolution, ce sont les plus pesans objects à quoy l'on peust en un mot respondre que estant la mort la loy de nature inévitable, comme

• Ceci est pris de Sénèque , Ép. lxxvii. •

* Cette phrase de Sénèque se trouve traduite immédiatement avant la citation.

' Retourner d'où l'on est venu, est-ce là une si grande affaire ? (Sénèque,

de Tranquillit. animi, c. xi.)

'' Mais ce que nous ne connoissons pas nous inspire de l'effroi. (Sénèqoe,

£p. LXXU.)

/lis DE LA SAGESSE.

sera dict après , il ne faut point tant disputer , c'est folie de craindre ce que l'on ne peust éviter. Démentis est timere mortem, quia ccrta expectantur , dubia metuuntur ; mors habet nccessitatemœquam et imictam \ Mais voicy que ces gens font bien mal leur compte , car c'est tout le contraire de ce qu'ils disent^ au lieu de nous ravir aucune chose, elle nous donne tout-, au lieu de nous oster à nousmesmes , elle nous rend et restitue libres à nous ^ au lieu de nous mettre en ténèbres , elle nous en oste et nous met à la lumière , et nous fait le mesme tour que nous faisons à tous fruits, les despouillant de leurs estuys, boettes et envelopures , espics , balles , coques , escorces , pour les mettre en vue, en usage , en nature , ita solet fieri , pereunt semper velamenta nascentium ' ,• elle nous oste d'un lieu estroit , incommode , catarreux , obscur , d'où l'on ne voit qu'une bien petite partie du ciel , et la lumière que de loin , et par deux petits trous des yeux , pour nous mettre en pleine liberté , santé asseurée , clarté perpétuelle , en tel lieu et tel estât que tous entiers nous voyons le ciel entier , et la lumière toute en son lieu : œqualiter tibi splendebit omne cœli latus ; totam lucem suo loco prope totus aspicies, quam nunc per angustissimas oculorum vias procul intueris et miraris ^ Bref, nous oste de la mort qui avoit commencé au ventre de la mère et finit maintenant pour nous mettre en la vie qui ne finira jamais. Dies iste quem tanquàm extremum reformidas , œterni natalis est ^.

• On ne peut qu'attendre les choses qui doivent arriver, comme on ne peut craindre que ce qui est incertain : c'est donc folie de redouter la mort, qui est d'une nécessité égale pour tous , et dont rien ne sauroit triompher.

( SÉNÈQUE , Ep. XXX. )

■^ C'est ainsi que l'on ôte toujours aux enfants nouveau-nés l'enveloppe avec laquelle ils viennent au jour. (Sénèque , Ep. en.)

3 SÉNÈQUE, Ép. en. Le passage est traduit dans la phrase qui précède le texte.

* Ce même jour que tu redoutes comme le dernier, est ceiui où tu nais dans l'éternité. (Sénèque, Ep. en.)

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