LIVRE II, CHAP. XI
La seconde est d'ame bonne , douce et reiglée , et se practique justement en une vie commune, equable et paisible , par ceux qui avec raison estiment beaucoup cette condition de vie et se contentent d'y durer : mais se rangeans à la raison, l'acceptent quand elle vient. C'est uneattrempée médiocrité , sortable à telle condition de vie entre les extrémités ( qui sont désirer et craindre , chercher et fuyr, vicieuses et blasmables) :
Summum ue metuas diem , nec optes ' ;
mortem concupiscentes et timentes œque ohjurgat Epicurus ", si elles ne sont couvertes et excusées par quelque raison non commune et ordinaire comme sera puis dict en lieu. Désirer et chercher est mal, c'est injustice de vouloir mourir sans cause, c'est porter envie au monde, à qui nostre vie peust estre utile-, c'est estre ingrat à nature, que de mespriser et ne vouloir user du meilleur présent qu'elle nous puisse faire-, et estre par trop chagrin et difficile de s'ennuyer et ne pouvoir durer en un estât qui ne nous est point onéreux , et par trop en charge -, la fuyr et craindre , c'est aller contre nature , raison , justice et tout debvoir.
D'autant que mourir est chose naturelle , nécessaire et inévitable, juste et raisonnable. Naturelle, car c'est une pièce de l'ordre de l'univers , et de la vie du monde j voulez-vous qu'on ruine ce monde , et qu'on en face un tout nouveau pour vous? La mort tient un très grand rang en la police et grande republique de ce monde : et est de très grande utilité pour la succession et durée des œuvres de nature : la défaillance d'une vie est passage à mille autres :
Sic rerum summa novatur ^.
• Ne crains ni ne désire le dernier jour. ( Dernier vCTs de la 47<^ épigramme du liv. X des Épigrammes de Martial.)
' Epicure se déclare également contre ceux qui craignent la mort, et contre ceux qui la desirjenl. (Sénèque, Ép. xxxiv.)
' Ainsi se renouvelle la chaîne des êtres. (Lucret.)
Et non seulement c'est une pièce de ce grand tout : mais de ton estre particulier , non moins essentielle que le vivre , que le naistre : en fuyant de mourir, tu te fuis toy-mesme : ton estre est légalement parti en ces deux , à la vie et à la mort , c'est la condition de ta création. Si tu te fasches de mourir, il ne falloit pas naistre : on ne vient point en ce monde à autre marché que pour en sortir ; qui se fasche d'en sortir, n'y debvoit pas entrer. Le premier jour de ta naissance t'oblige et t'achemine à mourir comme à vivre.
Nascenles morimur, flnisque ab origine pendet '.
Sola mors jus œquum est generis humani, — vivere noluit qui mort non vult , vita cum exceptione morlls data est, — tam stultus qui timet mortem, quàm qui senectutem ^.
Se fascher de mourir, c'est se fascher d'estre homme ^ , car tout homme est mortel : dont disoit tout froidement un sage , ayant receu nouvelles de la mort de son fils : Je sçavois bien que je l'avois engendré mortel 4. Estant donc ta mort chose si naturelle et essentielle , et ppur le monde en gros, et pour toy en particulier, pourquoy l'as-tu en si grand'horreur? Tu vas contre nature : la crainte de douleur est bien naturelle , mais de la mort , non : car estant de si grand service à nature, et l'ayant elle instituée, à quoy faire nous en auroit-elle imprimé la haine et l'horreur ? Les enfans , les bestes , ne craignent pas la mort , voire la souffrent gayment : ce n'est donc pas nature qui nous apprend
' Nous mourons parccque nous sommes nés ; tout commencement veut une fin. ( Manilius , Aslronomicon., 1. iv, v. 16. )
' La mort est le droit commun du genre humain ; — celui qui ne veut pas mourir devroit refuser de vivre ; car la vie ne nous a été donnée que sous la condition de la mort ; — il y a autant de folie à craindre la mort que la vieillesse. (Sénèque, Ep. xxx.)
' Quisquis querilur aliquem mortuum esse, querilur hominem
fuisse. (SÉNÈQUE, Ep. xcix.)
* Plutarque attribue ce mot au philosophe Anaxagore,