LIVRE II, CHAP. XI
César, que la meilleure estoit la plus courte 5 et de Pline , que la courte est le souverain heur de la vie humaine '. Or nul ne se peust dire résolu à la mort , qui craint de l'affronter et la soustenir les yeux ouverts , comme ont fait excellemment Socrates , qui eut trente jours entiers à ruminer et digérer le décret de sa mort, ce qu'il fît sans esmoy, altération, voire sans aucun effort % mais tout mollement et gayement : Pomponius Atticus ^ , Tullius Marcellinus ■^ Romains, Cleante, philosophe ^, tous trois presque de mesme façon 5 car ayant essayé de mourir par abstinence , pour sortir des maladies qui les tourmentoient , se trouvans guarispar elle, ne voulurent s'en désister, mais achevèrent, prenant plaisir à défaillir peu à peu et considérer le train et progrez de la mort ; Othon et Caton ^ : car ayant fait les apprests pour se tuer, sur le poinct de l'exécution se mirent à dormir profondement , ne s'estonnant non plus de la mort que d'un autre accident ordinaire et bien léger.
La quatriesme est d'ame forte et résolue , practiquée authentiquement par de grands et saints personnages, en deux cas -, l'un le plus naturel et légitime , est une vie fort pénible et douloureuse ou appréhension d'une beaucoup pire mort , bref un estât misérable , auquel on ne peut remédier, c'est lors désirer la mort comme une retraite et le port unique des tourmens de cette vie , le souverain bien de nature, seul appuy de nostre liberté. C'est bien foiblesse de céder aux maux , mais c'est folie de les nourrir : il est bien temps de mourir lorsqu'il y a plus de mal que de bien à vivre : car de conserver nostre vie à nostre tourment et in-
• Nalura verô nihil hominibus brevitate vilœ prœstilit melius. {Nal. Hist., 1. VII, c. 50.)
' Voyez Montaigne , 1. ii , q, 13.
^ Ployez sa Vie dans Cornélius Nepos , vers la fin.
"* f^oyez SÉNÈQUE , Ép. lxxvii.
* Ployez DioGÈNE Laerce, Vie de Cléanlhes,%. 176.
® Voyez Plutakque, Vie d' Othon, c. vin, et P^ie de CaUm , c. xix.
commodité , c'est contre nature : Dieu nous donne assez congé , quand il nous met en cet estât. Il y en a qui disent qu'il" faut mourir pour fuyr les voluptés qui sont selon nature. Combien plus pour fuyr les douleurs qui sont contre nature? Il y a plusieurs choses en la vie pires beaucoup que la mort , pour lesquelles il vaut mieux mourir , et ne vivre point que de vivre : dont les Lacedemoniens asprement menacés par Antipater , s'ils ne s'accordoient à sa demande , luy respondirent : Si tu nous menaces de pis que la mort , nous aymons mieux mourir ' : et les sages disent que le sage vit tant qu'il doibt , et non pas tant qu'il peust ' : et puis la mort nous est bien plus en main et à commandement que la vie. La vie n'a qu'une entrée ^ , et encores despend-elle de la volonté d'autruy. La mort despend de la nostre : et plus elle est volontaire , plus est-elle belle : et à elle y a cent mille issues : nous pouvons avoir faute de terre pour y vivre, mais non pour mourir ^. La vie peust estre ostée à tout homme par tout homme , la mort non ,
Ubique mors est , optimè hoc cavit Deus ,
Eripere vitam nemo non homini potest ;
At nemo mortem .- mille ad hanc aditus patent '.
Le présent plus favorable' que nature nous aye faict, et qui nous oste tout moyen de nous plaindre de nostre condition, c'est de nous avoir laissé la clef des champs. Pourquoy te plains-tu en ce monde? il ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lascheté en est cause : à mourir il n'y a que le vouloir.
' Plutarque, Dits notables des Lacedemoniens. ^ Sapiens vivit quantum débet, non quantum potest. (Sénèque, Epist. Lxx.) — La fin de l'alinéa est prise dans Montaigne, Essais, n, 3.
^ SÉNÈQUE, Epist. LXX.
^ Déesse nobis terra in qua vivamiis ; in qua moriemur non potest. (Tacite, Annal., 1. xin, c. 66.)
' Partout on peut trouver la mort; c'est à quoi la sagesse divine a pourvu. Tout le monde peut ôter la vie à un homme , et personne ne peut l'empêcher d'aller à la mort. Il a mille chemins pour y arriver, (SÉNÈQUE, Thébaïdf. act. i, se. 1, v. 161.)