LIVRE II, CHAP. XL
L'autre cas est une vive appréhension et désir de la vie advenir, qui leur faict souhaiter la mort comme un grand gain , semence de meilleure vie , pont aux heux délicieux , voye à tous biens, une reserve à la résurrection. La ferme créance et espérance de ces choses est incompatible avec la crainte et l'ennuy de la mort : elle induict plustost à s'ennuyer icy , et désirer la mort : vitam habere inpatientia , et mortem in desiderio ' , d'avoir la vie en affliction , et la mort en affection : le vivre leur est corvée , et le mourir soûlas; dont leurs vœux et leurs voix sont, cupio dissolvi : Tïiihi mori lucrum : — quis me liberabit de corpore mords hujus ' ? Dont bien justement a esté reproché aux philosophes et chrestiens (ce qui est à entendre des lasches et trop foibles, non de tous), qu'ils sont des affronteurs et mocqueurs publics , et ne croyent pas en vérité ce qu'ils disent, tant haut loùans, etpreschansde l'immortalité bienheureuse , et tant de délices en la vie seconde , puis qu'ils pahssent et redoutent si fort la mort , passage et traject nécessaires pour y aller.
La cinquiesme et extresme , c'est l'exécution de la précédente, qui est se donner la mort. Cette-cy semble bien venir de vertu et grandeur de courage , ayant esté anciennement practiquée par les plus grands et plus excellens hommes et femmes de toute nation et religion , Grecs , Romains , Egyptiens , Perses , Medois , Gaulois , Indois , philosophes de toutes sectes -, Juifs , tesmoin ce bon vieillard Razias , homme le père des Juifs pour sa vertu ^ , et ces femmes , lesquelles sous Antiochus, après avoir circoncis leurs enfans , s'alloient précipiter quant et eux : chrestiens, tesmoin
' La traduction suit immédiatement.
" Je désire que toutes les parties de mon être se disjoignent. La mort est un avantage pour moi. — Qui me délivrera de ce corps de mort? [Epist. ad Pliilippenses, c. i , v. 23 , 21 ; Ad Romanos, c. vu, v. 24.)
' Ployez dans les Machabées, 1. ii , c. 14 , v. 37 et suivants , l'histoire de la mort de ce vieillard.
ces deux sainctes canonisées , Pélagie et Sophroni? , dont la première , avec sa mère et ses sœurs , se précipita dedans la rivière , et cette-cy se tua d'un Cousteau , pour esviter la force ' de Maxentius , empereur ' : voire par des peuples et communes toutes entières , comme de Capoue en Italie , Astapa , Numance en Espagne , assiégées par les Romains ^; des Abydéens pressés par Philippe 4 5 une ville aux Indes assiégée par Alexandre ^ : mais encores approuvée et authorisée en plusieurs republiques par loix et reiglemens sur ce faict, comme à Marseille, en l'isle de Cea de Negrepont^ et autres nations, comme en Hyperborée^ et justifiée par plusieurs grandes raisons desduites au précèdent article, qui est du juste désir et volonté de mourir. Car s'il est permis de désirer, demander, chercher la mort, pourquoy sera-t-il mal faict se la donner? Si la propre mort est permise et juste en la volonté , pourquoy ne le sera-t-elle en la main et en l'exécution ? Pourquoy attendray-je d'autruy ce que je puis de moy-mesme? et ne vaut-il pas mieux encores se la donner que la souffrir, courir à son jour que l'attendre? Car la plus volontaire mort est la plus belle. Au reste je n'offense pas les loix faictes contre les larrons , quand j'emporte le mien, et je coupe ma bourse : aussi ne suis-je tenu aux loix faictes contre les meurtriers pour m'avoir osté la vie. D'ailleurs elle est reprouvée par plusieurs , non seulement chrestiens , mais Juifs , comme dispute Josephe contre ses capitaines en la fosse du puits ^ ^ et philosophes ,
' La violence.
" Ployez, au sujet de la première de ces femmes, S. Ambroise, de Virginit., 1. iii; et sur la seconde, Ruffiin , Uist. Eccles., 1. viii, c. 17 ; EusÈBE, IHsl. Ecoles., 1. viii, c. 14.
3 royez TiTE-LivE, 1. xxviii, c. 23.
* Ployez TiTE-LivE, 1. XXXI, c. 17 et 18.
' foyez DioDORE DE Sicile, 1, xvii, c. 18. •^ Valère Maxime, 1. ii, c. vi , §§. 7 et 8. ' Pline, Hist. Nal., 1. iv, c. 12.
* JosÈPHE, de Bello J^daico, 1. m, c*^ 25.