LIVRE II, CHAP. XI
comme Platon ', Scipion, lesquels tiennent cette procédure, non seulement pour vice de lascheté , couardise , et tour d'impatience : car c'est s'aller cacher et tappir pour ne sentir les coups de la fortune. Or la vraye et vive vertu ne doibt jamais céder j les maux et les douleurs sont ses alimens : il y a bien plus de constance à user la chaîne qui nous tient , qu'à la rompre^ et plus de fermeté en Regulus qu'en Caton-,
Rébus in adversis , facile est contemnere vitam. Fortiùs ille facit qui miser esse polest '. Si fraclus illabatur orbis, Impavidum ferient ruinse '.
Mais encores pour crime de désertion -, car l'on ne doibt abandonner sa garnison sans l'exprez commandement de celuy qui nous y a mis^, nous ne sommes icy pour nous seuls , ny maistres de nous-mesmes. Cecy donc n'est pas sans dispute ny sans doubte.
11 est premièrement sans doubte qu'il ne faut pas entendre à ce dernier exploict, sans très grande et très juste raison : affin que ce soit comme ils disent tuAoyo? iia-ayaiyîi^ une honneste et raisonnable issue et départie. Ce ne doibt donc pas estre pour une légère occasion , quoy que disent aucuns que l'on peust mourir pour causes légères, puis que celles qui nous tiennent en vie ne sont gueres fortes : c'est ingratitude à nature ne vouloir user de son présent , c'est
■ Des Lois, 1. ii. — Montaigne traduit le passage de Platon, dans le ch. 3 du 1. II des Essais.
' Pour quiconque est dans l'adversité , il y a peu de mérite à dédaigner la vie : il montre bien plus de courage celui qui peut consentir à rester malheureux. (Martial, 1. xi, Epigr. 57, v. 15.) — Il y a daus Martial : forliter ille facil.
' Et si le monde fracassé s'écrouloit de toutes parts , il resteroit encore intrépide au milieu des ruines dont il seroit frappé. (Horat., liv. m, Ode 3, V. 7-8.) Tout ce paragraphe, citations et pensées, est pris dans Montaigne, 1. ii, c. 3.
< C'est ce que dit en propres termes le Symbole de Pythagore : IVe quittez point votre poste, sans l'ordre de votre général. (Symbole 37.)
signe de légèreté et d'estre trop chagrin et difficile , de s'en aller et rompre compagnie pour peu de chose 5 mais pour une grande et puissante, eticelle juste et légitime. Parquoy ne peuvent avoir eu suffisante excuse , ny cause assez juste en leur mort , tous ceux-cy : Pomponius Atticus , Marcellinus et Cleantes , dont a esté parlé , qui n'ont voulu arrester le cours de leur mort , pour cette seule considération qu'ils s'y trouvoient desja presque à mesme : ces femmes de Paetus , de Scaurus de Labeo ' , de Fulvius familier d'Auguste ^ , de Seneque ^ et tant d'autres , pour accompagner leurs maris en leur mort , ou les y inviter : Caton et autres despités contre le succès des affaires , et de ce qu'il leur falloit venir es mains de leurs ennemis , desquels toutesfois ils ne craignoient aucun mauvais traitement : ceux qui se sont tués pour ne vivre à la mercy et de la grâce de tel qu'ils abominoient, comme Gravius Silvanius et Statius Proximus , ja pardonnes par Néron ^ : ceux qui pour couvrir une honte et reproche pour le passé, comme Lucrèce Romaine, Sparzapizes ^, fils de la royne Tomyris , Boges % lieutenant du roy Xerxes : ceux qui sans aucun mal particulier, mais pour voir le public en mauvais estât, comme Nerva % grand jurisconsulte , \ ibius Virius * , Jubellius en la prinse de Capoue9 : ceux qui pour satiété ou ennuy de vivre, et ne
' Tacite, Annal., 1. vi , c. 29.
' Ployez ce trait curieux, dans Plutarque, du Trop parler, c. ix.
' Tacite, Annal., 1. xv, c. 63,
"* Tacite, Annal., c. lxxi.
' C'est Spargapisès , fils de Tomyris, reine des Massagètes , qui, ayant été fait prisonnier, se tua lui-même. ( Koyez Hérodote , 1. i. )
° Ce Persan étant assiégé par les Athéniens , et n'ayant plus de vivres , tua d'abord ses femmes et ses enfants, et ensuite se tua lui-même. (Héro DOTE, 1. VII.) —Ce nom est écrit mal à propos Bogues, dans l'édit. de Dijon.
" Tacite, Annal., 1. vi, c. 26.
* TiTK-LivE, 1. XXVI, c. 13 et seq.
9 TlTE-LlVE, 1. XXVI, c. 15.