LIVRE II , CHAP. XI
suffît qu'elle soit grande et juste, mais qu'elle soit nécessaire et irrémédiable , et que tout soit essayé jusques à l'extrémité. Parquoy la précipitation et le desespoir anticipé est icy très vicieux , comme en Brutus et Cassius , qui se tuant avant le temps et l'occasion, perdirent les reliques de la liberté romaine , de laquelle ils estoient protecteurs. Il faut , disoit Cleomenes', mesnager sa vie, et la faire valoir jusqu'à l'extrémité; car s'en desfaire l'on le peust tousjours, c'est un remède que l'on a tousjours en main : mais les choses se peuvent cbanger en mieux. Josephe et tant d'autres ont très utilement practiqué ce conseil-, les choses qui semblent du tout désespérées prennent quelquefois un train tout autre ; aliquis carnifici suo superstes fuit '.
Multa dies variusque labor mutabilis aevi Retulit ia melius ^
Il faut comme pour sa deffense envers un autre assaillant , aussi en son endroict, se porter cum moderamine inculpatœ tutelœ^, essayer tout avant venir à cette extrémité. Secondement et sans doubte qu'il est beaucoup meilleur et plus louable de souffrir et garder une constance ferme jusques à la fin, que céder et s'enfuyr par foiblesse et couardise : mais pource qu'il n'est pas donné à tous non plus que la continence , non omnes capiunt verbum islud, — unde melius nubere quàm uri^ : la question est si advenant un mal insupportable et irrémédiable , qui soit pour bouleverser et atterrer toute nostre resolution , et pousser nostre esprit en quelque meschant party de desespoir, des-
■ Plutarque, F'ie d' Agis et Cléomenes.
' Il en est qui ont survécu à leurs bourreaux. ( Sénèqde , Episl. xiii.)
' Combien d'affaires qui paroissoient désespérées, la main inconstante du temps, la fortune n'a-t-elle pas rétablies, améliorées.^ (^ Virgile, Éneide, 1. xi, v. 425.)
* Avec la prudence d'un irréprochable gardien.
' Tous n'entendent pas ces paroles : — Il vaut mieux se marier que brûler. (S. Mathieu, c. xix , v. 11 ; ad Corinth., c. vu , v. 9.)
pit et murmure contre le souverain , s'il seroit pas plus expédient , ou moins mal de s'en deslivrer courageusement, ayant encore son sens entier et rassis , qu'en voulant demeurer par crainte de mesprendre , s'exposer au danger de succomber et se perdre : est-ce pas moins mal de quitter la place, que s'y opiniastrer et périr, s'enfuyr qu'estre prins? il le semble bien par toute raison humaine et philosophique practiquer, comme a esté dict , par tant de gens signalés, de tout air et climat , qu'il semble estre une opinion universelle. Mais la chrestienté ne le veust pas et n'en donne aucune dispense.
Au reste c'est un grand trait de sagesse, de sçavoir cognoistre le poinct et prendre l'heure de mourir : il y a à tous une certaine saison de mourir -, les uns l'anticipent , les autres la retardent : il y a de la foiblesse et de la vaillance en tous les deux , mais il y faut de la discrétion : combien de gens ont survescu à leur gloire , et pour l'envie d'allonger un peu leur vie , ont obscurcy et de leur vivant aidé à ensevelir leur honneur ! Ce qui a resté depuis ne sentoit rien du passé , c'estoit comme un vieil haillon et quelque chetifve pièce cousue au bout d'un ornement riche et beau. Il y a un certain temps de cueillir le fruict de dessus l'arbre : si dadvantage il y demeure , il ne faict que perdre et empirer, c'eust esté aussi grand dommage de le cueillir plustost. Plusieurs saincts ont fuy à mourir, pource qu'ils estoient encores utiles au public , combien que pour leur particulier ils eussent bien voulu s'en aller. C'est acte de charité vouloir vivre pour autruy : si populo tua sum necessarius , non recuso laborem^.
La mort a des formes plus aysées les unes que les autres, et prend diverses qualités selon la fantaisie de chascun : entre les naturelles , celle qui vient d'affoiblissement et ap-
■ Si Je suis nécessaire à ton peuple, je ne refuse point de travailler. Passage du Bréviaire romain, deuxième antienne de Laudes, l'office de saint Martin.