‹ De la sagesse; trois livresChapitre 275 sur 456 · CHAPITRE Xîl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xîl

Se maintenir en vraye tranquillité d'esprit , le frnict et la couronne de sagesse, et conclusion de ce livre.

La tranquillité d'esprit est le souverain bien de l'homme. C'est ce tant grand et riche thresor que les sages cherchent par mer et par terre , à pied et à cheval -, tout nostre soin

■ C'est ainsi que Montaigne s'étoit arrangé d'avance , pour que sa mort ne fît ni besoing aux siens, ni empescliement. (Essais, 1. m, c. 9.)

doibt tendre là ; c'est le fruict de tous nos labeurs et estudes, la couronne de sagesse. Mais aflin que l'on ne se mesfcompte , il est à sçavoir que cette tranquillité n'est pas une retraicte, une oisiveté ou vacation de toutes affaires , une solitude délicieuse et corporellement plaisante , ou bien une profonde nonchalance de toutes choses. S'il estoit ainsi, plusieurs femmes , faineans , poltrons et voluptueux jouiroient à leur ayse d'un si grand bien , auquel aspirent les sages avec tant d'estude : la multitude ny rareté des affaires ne faict rien à cecy. ('/est une belle, douce, égale, unie, ferme et plaisante assiette et estât de l'ame, que les affaires, ny l'oisiveté, ni les accidens bons ou mauvais, ny le temps ne peust troubler, altérer, eslever, ny ravaller, vera tranquillitas, non concuti \

Les moyens d'y parvenir, de l'acquérir et conserver, sont les poincts que j'ay traités en ce livre second, dont en voicy le recueil; et gisent à se défaire et garantir de tous empeschemens , puis se garnir des choses qui l'entretiennent et conservent \ Les choses qui plus empeschent et troublent le repos et tranquillité d'esprit sont les opinions communes et populaires, qui sont presque toutes erronées, puis les desirs et passions qui engendrent une délicatesse et difliculté en nous, laquelle faict que l'on n'est jamais content-, et icelles sont reschauffées et esmues par les deux contraires fortunes, prospérité et adversité, comme par vents impétueux et violens : et Qnalement cette vile et basse captivité, par laquelle l'esprit (c'est-à-dire le jugement et la volonté) est asservi et détenu esclave comme une beste, soubs le joug de certaines opinions et reigles locales et particulières. Or il se faut émanciper et affranchir de tous ces ceps et injustes subjections, et mettre son esprit en liberté, le rendre à soy, libre, universel, ouvert et voyant par tout, s'esgayant par toute l'estendue belle et universelle du mondi et

' La vraie tranquillité est de n'être ému de rien. (Sénkque, Ep. lxxi.) ' /--"oyer là-dessus Epictkte, Enchirid., art. 18.

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