LIVRE II, CHAP. XIL
de la nature. In commune genitus , mundum ut iinam domum spectans: — toti se inferens mundo, et in omnes ejus actus contemplationem siiam mittens \
La place ainsi nettoyée et apprestée , les fondemens premiers à y jetter sont une vraye prud'hommie, et estre en un estât et vacation à laquelle l'on soit propre. Les parties principales qu'il faut eslever et asseurer, sont premièrement une vraye pieté par laquelle d'une ame non estonnée , mais nette , franche , respectueuse, dévote , l'on contemple Dieu , ce grand maistre souverain et absolu de toutes choses , qui ne se peust voir ny cognoistre \ mais le faut recognoistre , adorer, honorer, servir de tout son cueur, espérer tout bien de luy, et n'en craindre point de mal ^ puis cheminer rondement en simplicité et droiture, selon les loix et coustumes , vivre à cueur ouvert aux yeux de Dieu et du monde , ronscientiam suam apcriens , semperque tamquàm in publico vivem, se magis veritus quàm altos''. Garder en soy et avec autruy , et généralement en toutes choses , pensées , paroles , desseins , actions , modération , mère ou nourrice de tranquillité , laissant à part toute pompe et vanité : reigler ses désirs , se contenter de médiocrité et sufiisance ,
Quod sit esse velit, nihilque malit ^ ,
se resjouir en sa fortune -, la tempeste et l'orage a beaucoup moins de prinse et de moyen de nuire , quand les voiles sont recueillies, que quand elles sont au vent : s'affermir contre tout ce qui peust blesser ou heurter, s'eslever par
' Né pour la grande société, regardant le monde comme une seule famille ; — portant son attention sur le monde entier, il le contemple sans cesse dans tous ses actes. (Sénèque, de Benefic., 1. vu, c. 1 ; Ep. lxvi. )
' Découvrant sa conscience, vivant toujours comme si l'on étoit sous les yeux du public , se craignant beaucoup plus soi-même que les autres. (SÉNÈQUE, de Benefic, 1. vu, c. 1.)
' Qu'il veuille être ce qu'il est, et ne veuille cire rien de plus. (Martial, 1. X, F.pigr. 47, v. 12.)
dessus toute crainte , mesprisant tous les coups de la fortune et la mort , la tenant pour fin de tous maux , et non cause d'aucun : contemptor omnium quibus torquetur vita-^ — supra omnia quœ contingunt acciduntque eminens , impcrturbatus , intrepidus \ Et ainsi se tenir ferme à soy, s'accorder bien avec soy, vivre à l'ayse sans aucune peine ny dispute au dedans , plein de joye, de paix , d'allégresse et gratification envers soy-mesme, sapiens plenus gaudio, hilaris , placidus cum Diis ex pari vivit. — Sapiendœ ejfectus gaudii œqualitas, solus sapiens gaudet ^ : s'entretenir et demeurer content de soy, qui est le fruict et le propre effectde la sagesse : nisi sapienti sua non placent; omnis stultitia laborat fastidio sut ,•
Non est beatus esse se qui non putat 3.
Bref, à cette tranquillité d'esprit, il faut deux choses : l'innocence et bonne conscience, c'est la première et principale partie qui arme et munit merveilleusement d'asseurance; mais elle ne pourroit pas suffire tousjours au fort delà tempeste , comme il se void souvent de plusieurs qui se troublent et se perdent : erit tanta tribulatio ut seducantur justiK Parquoy il faut encores l'autre, qui est la force et la fermeté de courage , comme aussi cettuy seul ne seroit assez : car l'effort de la conscience est merveilleux ; elle nous faict trahir, accuser et combattre nous-mesmes ; et à
' N'ayant que du mépris pour tout ce qui tourmente ordinairement la vie ; — imperturbable, intrépide , il s'élève au-dessus de tous les événe- :-Vïfténts qu'on appelle ou heureux, ou malheureux. (Sénèque, de Benefic, ' li. vil, cap. 1 ; Fpisl. lxvi.) ''" ' Le sage toujours content, toujours gai, toujours calme, vit égal en bonheur aux dieux. — Un effet de la sagesse est de procurer continuellement de la joie. Le sage seul ne cesse jamais de jouir. (Sén., Ep. ux.) ''■^ Il n'y a que le sage qui se trouve bien de ce qu'il a; le dégoût et l'ennui poursuivent partout l'insensé. On n'est pas heureux, quand on ne croit pas l'être. (Sésèque, Epist. ix.)
" La tribulalion sera si grande, que les justes eux-mêmes seront ébranlés. Allusion à un passage de S. Marc , c. sni , v. 19 et 22.