CHAPITRE IL
Première partie de cette prudence politique et gouvernement d'estat qui est de la provision '.
La première chose requise avant toute œuvre , est la cognoissance de Testât : car la première reigle de toute prudence est en la cognoissance , comme a esté dict au livre précèdent, he premier en toutes choses estsçavoir à qui l'on a affaire. Parquoy d'autant que cette prudence régente et modératrice des estats, qui est une adresse et suffisance de gouverner en public , est chose relative qui se manie et traicte entre les souverains et les subjects : le debvoir et office premier d'icelle est en la cognoissance des deux parties, sçavoir des peuples et de la souveraineté , c'est-à-dire de Testât. Il faut donc premièrement bien cognoistre les humeurs et naturels des peuples. Cette cognoissance façonne et donne advis à celuy qui les doibt gouverner. Le naturel du peuple en gênerai a esté depeinct au long au premier livre* ( léger, inconstant, mutin , bavard , amateur de vanité et nouveauté , fier et insupportable en la prospérité , couard et abattu en l'adversité ) : mais il faut encores en particulier le cognoistre 5 car autant de villes et de personnes , autant de divers humeurs. Il y a des peuples choleres, audacieux , guerriers, timides, adonnés au vin , subjects aux femmes, et les uns plus que les autres , noscenda natiira vulgi est , et quibus modis temperanter habeatur^. Et c'est en ce sens que se doibt entendre le dire des sages : qui n'a pas obey, ne peust bien commander, nemo benè imperat, nisi qui antè paruerit imperio K (]e n'est
' C'esl-à-dirc de la prévoyance.
=■ Chap. L.
' Il faut connoître la nature du peuple, et par quels moyens on peut le gouverner. (Tacite, Annal., 1. iv, c. 33.)
* La traduction précède, dans le texte, la citation. Mais Charron n'a pas rapporté les propres mots de Sénèque. (Voyez de Ira, 1. 11, c. 15. )
pas que les souverains se doibvent ou puissent tousjours prendre du nombre des subjects ' 5 car plusieurs sont nés roys et princes, et plusieurs estats sont successifs-, mais que celuy qui veust bien commander doibt cognoistre les humeurs et volontés des subjects, comme si luy-mesme estoit de leur rang et en leur place. Faut aussi cognoistre le naturel de Testât , non seulement en gênerai tel qu'il a esté descrit% mais en particulier celuy que l'on a en main , sa forme, son establissement, sa portée, c'est-à-dire s'il est vieil ou nouveau, escheu par succession ou par eslection, acquis par les loix , ou par les armes , de quelle estendue il est , quels voisins, moyens, puissance il a. Car selon toutes ces circonstances et autres, il faut diversement manier le sceptre , serrer ou lascher les resnes de la domination.
Après cette cognoissance d'estat , qui est comme un préalable , la première des choses requises , est la vertu tant nécessaire au souverain , non tant pour soy que pour Testât. Il est premièrement bien convenable que celuy qui est par dessus tous soit le meilleur de tous , selon le dire de Cyrus ^ Et puis il y va de sa réputation , car le bruit commun recueille tous les faicts et dicts de celuy qui le maistrise ^ il est en veue de tous et ne se peust cacher non plus que le soleil. Dont ou en bien ou en mal on parlera beaucoup de luy. Et il importe de beaucoup et pour luy et pour Testât en quelle opinion il soit. Or non seulement en soy et en sa vie le souverain doibt estre revestu de vertu : mais il doibt soigner que ses subjects lui ressemblent. Car, comme ont dit tous les sages, Testât , la ville , la compagnie , ne peust durer ny prospérer, dont la vertu est bannie. Et ceux-là equivoquent bien lourdement, qui pensent que les princes sont tant plus asseurés , que leurs subjects sont plus meschans : à cause , di-
' Il faut lire , sur ce sujet, les réflexions d'Aristote , dans son traité de la République, 1. m, c. 15.
" Dans le chap. 47 du Ht. i" .
' XÉNOPHON , Pcedagog., xix.