‹ De la sagesse; trois livresChapitre 292 sur 456 · LIVRE III , CHAP. IL · texte numérisé non relu

LIVRE III , CHAP. IL

quitus hixuria spccie liberalitatis imponit : pcrdeie multi scluTil , donare ncsdunt \ Et pour en dire la vérité, la libéralité n'est pas proprement des vertus royales : elle se porte bien avec la tyrannie mesme. Et les gouverneurs de la jeunesse des princes ont tort d'imprimer si fort à leur esprit et volonté cette vertu de largesse , de ne rien refuser, et ne penser rien bien employé que ce qu'ils donnent (c'est leur jargon). Mais ils le font à leur proffit, ou n'advisent pas à qui ils parlent. Car il est trop dangereux d'imprimer la libéralité en celuy qui a de quoy fournir autant qu'il veust aux despens d'autruy. Un prince prodigue ou libéral sans discrétion et sans mesure , est encores pire que l'avare : et l'immodérée largesse rebute plus de gens qu'elle n'en practique. Mais si elle est bien reiglée , comme dict est , elle est très bien séante au prince , et très utile à luy et à Testât.

La magnanimité et grandeur de courage à mespriser les injures et mauvais propos, et modérer sa cholere : jamais ne se despiter pour les outrages et indiscrétions d'autruy : magnam fortunam magnus animus decet : injurias et offensiones supernè despicere ,

ladigDus Caesaris ira '.

S'en fascher c'est s'en confesser coulpable; n'en tenant compte , cela s'esvanouit : concilia , si irascare , agnita videntur : spreta exolescunt ^ Que s'il y a lieu , et se faut courroucer, que ce soit tout ouvertement et sans dissimuler, sans donner occasion de soupçonner que l'on couve un

' Ils se trompent ceux qui prennent la prodigalité pour la libéralité. Bien des gens savent dissiper, et ne savent pas donner. ( Tacite, Hisl., I. i,c. 30.)

' Un grand cœur convient à une grande fortune; il dédaignera les injures et les offenses dont le coupable n'est pas digne de la colère de César. (SÉNÈQUE, de Clément., 1. i, c. 5.)

' S'irriter des injures, c'est reconnoître qu'elles ont quelque fondement; les dédaigner, c'est les condamner à l'oubli. (Tacite, Annal., I. IV, c. 34.}

mal-talent ' -, ce qui est à faire à gens de néant, de mauvais naturel et incurable : obscuri et irrevocabiles — reponunt odia: — sœvœ cogitationis indicium secreto suo satiari ^ Il est moins messeant à un grand d'offenser que de hayr : les autres vertus sont moins royales et plus communes.

Après la vertu viennent les mœurs, façons et contenances qui servent et appartiennent à la majesté très requise au prince. Je ne m'arreste point icy : seulement, comme en passant, je dis que la nature faict beaucoup à cecy: mais aussi l'art et l'estude. A cecy appartient la bonne et belle composition de son visage , son port , son pas, son parler, ses habillemens. La reigle générale en tous ces poincts est une douce , modérée et vénérable gravité , cheminant entre la crainte et l'amour, digne de tout honneur et révérence. Il y a aussi sa demeure et sa hantise : la demeure soit en lieu magniflque et fort apparent , et tant près que se pourra du milieu de tout Testât , afin d'avoir l'œil sur tout , comme un soleil qui , tousjours du milieu du ciel , esclaire par-tout -, car se tenant en un bout , il donne occasion au plus loin de plus hardiment se remuer, comme se tenant sur un bout d'une grande peau , le reste se levé. Sa hantise ^ soit rare , car beaucoup se monstrer et communiquer, ravalle la majesté : continuus aspectus minus verendos magnos hommes ipsâ satietate facit^. — Majestatis major ex longinquo reverentia , quia omne ignotum pro magnifico est ^.

' Une mauvaise volonté, de la malveillance.

^ Sachant se taire , mais implacables. — Ils suspendent les effets de leur haine. — Chercher la solitude pour se nourrir de ses pensées, c'est une preuve qu'elles sont de nature sanguinaire. (Tacite, f^ita Agricoles, c. xxxii et XXXIX. )

' Que sa fréquentation soit rare.

^ L'aspect continuel des grands rassasie bientôt le vulgaire , et lui inspire moins de respect pour eux. (Tite-Live, 1. xxxv, c. 10.)

' De loin la majesté est bien plus imposante, parceque tout ce qu'on ïic connoit pas bien on le croit magnifique. (Tacite, Annal., 1. i, c. 37.)

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