LIVRE m, CHAP. IL
Après ces trois choses, cognoissance de Testât, vertu et mœurs , qui sont en la personne du prince , viennent les choses qui sont près et autour de luy^ scavoir : enquatriesme lieu conseil , le grand et principal poinct de cette doctrine politique , et si important que c'est quasi tout : c'est l'ame de Testât , et l'esprit qui donne vie , mouvement et action à toutes les autres parties : et à cause d'icelle il est dict que le maniment des affaires consiste en prudence. Or il seroit à désirer que le prince eust de soy-mesme assez de censeil et de prudence pour gouverner et pourvoir à tout 5 c'est le premier et plus haut degré de sagesse , comme a esté dict : en tel cas les affaires iront beaucoup mieux : mais c'est chose qui ne se voit pas , soit à faute de bon naturel ou de bonne institution. Et il est quasi impossible qu'une seule teste puisse fournil- à tant de choses : nequit prmceps sua scientiâ ciincta complecti, — nec unius mens lantœ molis est capax '. Un seul ne voit et n'oyt que bien peu. Or les rois ont besoin de beaucoup d'yeux et de beaucoup d'oreilles ". Les grands fardeaux et les grandes affaires ont besoin de grandes aydes. Parquoy il luy est requis de se pourvoir et garnir de bon conseil et de gens qui le luy sçachent donner : et celuy , quel qu'il soit , qui veust tout faire de soy , est tenu pour superbe plustost que pour sage ^ . Le prince a donc besoin d'amis fidèles et serviteurs qui soient ses aydes , quos assumât in partem curarum ^ : ce sont ses vrais thresors , et les instrumens très utiles de Testât : à quoy sur-tout il doibt travailler de les choisir et les avoir
' Un prince ne peut, de sa propre science , tout embrasser. — Pour un seul esprit, la charge est trop pesante. (Tacite, Annal. ,\. iii,c. 12, et 1. 1, c. 11.)
' Cette pensée est prise dans Xénophon , Pœdagog., 1. vu.
' i^t, de suà unius sapientiâ, omnia gerel, superbum hune judicabo, magïs quàm sapientem. (Tite-Live, 1. xuv, c. 22.)
'^ Qu'il prenne pour partager avec eux les soins du gouvernement. 'Tacite, Annal., l. 1 , c. 11.;
bons , et y employer tout son jugement. Il y en a de deux sortes : les uns luy aydent de leur esprit , conseil et langue, et sont dicts conseillers ^ les autres le servent de leurs mains et leurs faicts , et peuvent estre dicts officiers. Les premiers sont beaucoup plus honorables -, car, ce disent les deux plus grands philosophes ' , c'est une chose sacrée et divine que bien délibérer et donner bon conseil.
Or les conseillers doibvent estre premièrement fidèles, c'est-à-dire en un mot gens de bien , optimum quemque fidelissimumputo *. Secondement suffîsans en cette part, c'est-à-dire cognoissans bien Testât, diversement expérimentés et essayés ^ (car les difficultés et afflictions sont de belles leçons et instructions 5 mihi fortuna multis rébus ereptis usum dédit benè suadendi^)] et en un mot sages et prudens, moyennement vifs et non point trop poinctus ; car ceux-cy sont trop remuans : novandis quàm gerendis rébus aptiora ingénia illa ignea ^. Et pour estre tels faut qu'ils soient aagéset meurs , outre que les jeunes gens, pour la tendreur et mollesse de leur aage , sont aysement trompés , facilement croient et reçoivent impression. Il est bon qu'autour des princes il y en aye des sages et des fins : mais beaucoup plus les sages , qui sont requis pour l'honneur et pour tousjours; les fins pour la nécessité quelques fois. Tiercement qu'en proposant et donnant bons et salutaires conseils ils s'y portent librement et courageusepient sans flatterie ou ambiguïté et desguisement , n'accommodant
' Platon, dans le Théage , ou de la Sagesse; et Aristote, dans sa Rhétorique, c. 1.
' Je regarde comme le plus fidèle, celui qui est le plus homme de bien. (Tacite, Fila Agvicolœ , c. xix.)
^ Et éprouvés.
* La fortune , par les revers qu'elle m'a fait éprouver, m'a appris à donner de bons conseils. (Salluste, Epist. Milhrid., Fragm. Histor., liv. IV.)
' Ces esprits ardents sont bien plus propres à tenter des innovations dans les affaires publiques, qu'à les bien diriger. (Q.-Curt., 1. iv, c. 1.)